il était en proie à une de ces crises de vanité dont il ne se défendait pas assez: on ne fait pas le bien, on ne fait pas concurrence à la Providence, on ne contrecarre pas la Destinée, et, si le bien se fait par vous, comment savoir si c’est le Bien—ou le Mal? La plus exquise intention, la plus scrupuleuse délicatesse morale peut-elle quelque chose contre la Fatalité, contre tous les chocs de la vie, contre la misère de la nature humaine, contre l’instinct de haine et d’amour? L’argent est une force aveugle et le bon riche doit être aveugle, passer après avoir semé ses bienfaits, ne pas revenir à ses champs de victoire, ne pas savoir ce que sont devenus ses obligés, sous peine de mécomptes et de remords: on ne peut être dieu qu’un tout petit instant.
Voilà, je crois, la philosophie désenchantée de la nouvelle œuvre dramatique de M. Henry Kistemaeckers, qui a été chaleureusement accueillie au Vaudeville, qui a de l’entrain, de la vie, de l’émotion et de la nouveauté. «Le marchand de bonheur», c’est le jeune René Brizay, dit «le petit chocolatier», fêtard infatigable et sentimental, inépuisable ami, millionnaire charmant et mélancolique, en mal d’ennui, d’enthousiasme et de gentillesse. Il ne vend pas le bonheur, il le donne—et il en est cependant le mauvais marchand, comme nous l’allons voir. L’action s’ouvre dans la loge de la célèbre actrice Monique Méran, un soir de répétition générale: il y a là l’ancien amant de cœur de Monique, l’équivoque et méprisable cabot Barroy, l’auteur neurasthénique Fortunet, il y a bientôt la foule d’élite des admirateurs—car il y a eu triomphe,—et, parmi eux, le jeune Brizay, déjà nommé, le vieil et sinistre multimillionnaire Mourmelon, des hommes du monde et autres tapeurs, des femmes de lettres, des inutiles des deux sexes, des inventeurs, que sais-je? Félicitations, embrassades, présentations, maquignonnages... Monique résiste à l’antique et implacable céladon Mourmelon, au jouvenceau René Brizay, mais voici le petit chocolatier qui donne cent mille francs à l’aviateur Ferrier, qui donne un hôtel et une rente princière à une petite figurante de rien du tout, Ginette Dubreuilh, qui est entrée par hasard et a parlé de sa détresse,—et tout cela pour rien, pour le plaisir du miracle; René et Monique partiront ensemble, en une admiration réciproque.
Ils sont heureux. Pas si heureux que ça, tout de même. Fastueux et magnifiques, ils souffrent en secret. René voudrait épouser Monique, mais il ne lui pardonnerait pas Barroy s’il savait... Et Monique est accablée de lettres anonymes! D’autre part, le jour même où il a convié le ban et l’arrière-ban de Paris à un envol (ou survol ou contrevol) superbe, le petit chocolatier reçoit les reproches et les malédictions préalables de la femme de l’aviateur Ferrier. Et il ne s’aperçoit pas que Ginette, devenue femme à la mode, l’aime d’une reconnaissance éperdue qui est devenue passion pure et furieuse. Mais l’effroyable et caduc Mourmelon a vu la chose: il faut que Ginette lui appartienne ou il ruinera à blanc le coquebin Brizay. Ginette supplie et ricane: tant pis! tant pis! qu’elle réfléchisse! Et le pauvre marchand de bonheur, ignorant ces affres, a en vain empêché Ferrier de voler; on saccage ses pelouses, ses hangars; la foule de ses invités le pille et le bafoue. Ferrier vole par honneur, pour soi, et se fracasse. Cri atroce, malédiction légitime de sa femme! On le sauvera, mais déjà le petit chocolatier est atteint au cœur.
Et que sera-ce lorsqu’il verra l’odieux Barroy serrer dans ses bras la triste Monique! Mais ce n’est pas ce qu’il croit. Monique est touchée, après une scène pénible, de savoir que les lettres anonymes n’étaient pas de ce Barroy qui vaut mieux que sa réputation. Mais alors? Et on avait affirmé à René que Barroy était toujours l’amant de la vedette. Qui, on? Mais Ginette, parbleu! Ginette, désespérée de voir Brizay épouser une femme qu’elle croit indigne de lui! Ginette, possédée de gratitude et d’un démon d’adoration! Ginette, qui ne veut pas perdre son bienfaiteur, son sauveur, son dieu, et qui, dans la candeur perverse de son âge et de son être, a cru, elle aussi, faire le bien! Elle le fera. Et comment! Car, après s’être abîmée, après avoir reçu son pardon, ne croyant plus à rien et sans espoir, elle deviendra la maîtresse du hideux Mourmelon et sauvera René sans qu’il en sache rien.
Telle est la morale, un peu déconcertante, mais scénique et pathétique, de la pièce de M. Kistemaeckers. Peut-être aurait-il mieux valu voir le marchand de bonheur ruiné et achetant son bonheur à lui pour rien, dans la misère, avec Ginette. Mais c’est une autre histoire. La comédie du brillant et abondant auteur de Lit de cabot, des Amants romanesques, de l’Instinct, de la Rivale et d’Aéropolis a sa thèse, son éclat, son mouvement et ses applaudissements. Il y a des phrases bizarres, du style mou, mais au théâtre!...
L’interprétation est fort brillante. Aux côtés des vétérans glorieux et jeunes de la scène française, d’un Lérand, nerveux et ferme, goguenard et attendri, d’un Joffre (Mourmelon), catégorique, tyrannique et majestueusement sinistre, d’un Jean Dax (Barroy), cynique, menaçant, avantageux, au demeurant le meilleur fils du monde; de MM. Baron fils, Maurice Luguet, Brousse, Baud, Lecomte, Chanot, etc., etc., un débutant (ou presque), M. Edgar Becman, a fait sensation dans le personnage de René Brizay. Élégant et fin, plein de feu, de tact, de dédain et de noblesse, il tient de M. Le Bargy et de M. de Max: il en a la voix, le geste et un peu d’exotisme. Il ira loin.
C’est aussi une artiste peu connue jusqu’ici, Mlle Terka Lyon, qui incarne Monique Méran. Elle a de la grâce, de la sensibilité, une tenue harmonieuse et de la voix. Mme Marie Marcilly a de la sincérité, une tendresse vibrante, et pousse un admirable cri; Mmes Dherblay, Leduc, Berthe Fusier, Loriano et Isabelle Fusier sont pittoresques et charmantes; enfin, dans le rôle disputé de Ginette, Mlle Lantelme a fait des prodiges. Désemparée, gnangnan et fataliste simplement sous ses loques du premier acte, amèrement triomphante, et se débattant rageusement, au deux, pantelante, accablée, désespérée au trois, elle a été d’une vérité éclatante, intense, humaine. Et quand, après s’être confessée, après avoir ramé des bras dans l’infini et le néant, elle a essuyé ses yeux à la fin et s’est résignée, presque gaminement, à l’étreinte sans joie, elle a symbolisé magnifiquement la vie, la vie médiocre et quotidienne qui remet, hélas! le sublime au pas et qui répare, ric et rac, à la petite semaine, les merveilles inespérées et les mauvais miracles.
COMÉDIE-FRANÇAISE.—Les Marionnettes, comédie en quatre actes, en prose, de M. Pierre Wolff.
«L’homme s’agite et Dieu le mène.» La femme aussi. Mais ce n’est pas le Dieu de Bossuet, c’est le petit Dieu de M. Artus. Et la pièce de M. Pierre Wolff n’est pas aussi terrible que son titre—son titre nouveau—pouvait le faire craindre. Que tout ne soit, parmi les êtres vivants, qu’automatisme et inconscience, égoïsme, prétention et faiblesse, que tout soit représentation, parade et duperie, voilà une thèse philosophique connue et trop connue, et qui n’est pas très scénique: au théâtre, le déterminisme le plus convaincu se nomme fatalité.