En outre, comment prêter à l’auteur du Ruisseau une intention aussi désespérante? Il a fait le Secret de Polichinelle, et non les Polichinelles, qu’Henry Becque a laissés pour jamais à l’état de reliques amères, frustes et grandes. Il a lâché, voici des temps déjà, son masque rosse pour un masque rose; il n’est qu’attendrissement, indulgence, optimisme dans l’observation, jusque dans le trait et le mot, voire dans le pire parisianisme; il a réconcilié le boulevard et le bonheur, Montmartre et la morale, l’union libre et les vierges quadragénaires (en collaboration avec Gaston Leroux); il a accordé son pardon à la pire sottise (avec M. Courteline); il est, enfin, tout pathétique, tout sensible et tout aimant.

C’est dire qu’il prête à ses marionnettes le pouvoir de se commander, de se diriger, l’une par l’autre, en zig-zag, sous le pouvoir discrétionnaire de l’Amour, de la bonne fantaisie et de la douce raison, qu’il leur prête de la chair, du cœur et de l’âme, qu’il leur prête surtout le don des larmes, ce qui, bien mieux que le rire, est le propre de l’homme et de la femme, le don des larmes qui se communiquent et qui font communier les spectateurs et les acteurs, des larmes des cerfs aux abois, des biches en agonie, des larmes rédemptrices et triomphales. Car la comédie émouvante et émue de M. Pierre Wolff a été fort chaleureusement accueillie.

Elles sont, au reste, de très bonne compagnie, ses marionnettes, et du plus pur faubourg Saint-Germain. Jugez-en.

Sur le coup de ses trente-trois ans, le marquis Roger de Monclars a été condamné par sa noble mère à épouser, sous peine de mourir de faim,—il avait des dettes,—une jeune pensionnaire de province, empêtrée et gauche, Fernande. Léger, fat et un peu mufle, il ne pardonne pas à son épouse de lui avoir été uni par force: elle lui semble ambitieuse, insignifiante, odieuse. Il l’accable d’avanies et de dédains, lui expose, simplement, son dessein de la négliger comme un colis encombrant. Et la pauvre enfant ne pourrait que mourir de douleur si un ami inconnu, Pierre Vareine, ne lui permettait pas de se rappeler ses souvenirs de couvent, si, surtout, son oncle, M. de Ferney, entomologiste distingué (je vous avais dit il y a huit mois que ça se porterait beaucoup cet hiver, l’entomologiste), ne lui suggérait point, par l’exemple des insectes, la pensée de se rebiffer, de lutter, de conquérir l’époux rebelle.

Un mois a passé. Monclars est allé rejoindre une maîtresse, Mme de Jussy, à Montreux. Il est revenu. Il assiste, ce soir, à une fête terriblement mondaine, donnée par l’impénitent et délicieux Nizerolles, grand amant, enfant à cheveux gris et auteur de tragi-comédies pour marionnettes. On y joue, on y soupe, on y puzzle, on y farandole (si j’ose dire), on y flirte et on y médit. Au moment où l’on s’y attend le moins, voici venir Fernande de Monclars—mais quelle Fernande! Merveilleusement élégante, divinement habillée et diaboliquement dévêtue, un peu trop cynique pour être sincère, elle entre, séduit, règne. Son époux, scandalisé, est déjà pris. Mais il résiste. Elle résiste. Elle laisse Roger souper avec sa maîtresse. Elle se résigne elle-même à souper à la table du ténébreux Pierre Vareine. Seul, le bon oncle Ferney a deviné que sa nièce n’aime que son volage époux. Mais à quand l’aveu?... Et si l’on va trop loin...

Et l’on va trop loin. La passion légitime du marquis est exaspérée par l’indifférence de sa femme, et celle-ci se trouble dans son jeu. Heureusement, Vareine est fou et téléphone à Fernande, en pleine nuit, de venir le rejoindre: Roger qui revient à propos—parbleu!—entend tout, fracasse le téléphone, meurtrit sa femme, s’abandonne à sa douleur: tout est sauvé! Il méprisait l’épouse innocente, il adorera celle qu’il croit adultère, se reprochera son aveuglement, et sa furie même poussera sa flamme au paroxysme!

C’est l’affaire du quatrième acte, lorsque l’inépuisable Ferney aura rajusté aux mains tremblantes de la pure et repentante Fernande les fils du pantin Roger: elle ne cédera pas, acceptera les soupçons, la séparation, que sais-je? et ce n’est que dans un baiser passionné et définitif qu’elle avouera, sans paroles, son amour et son pardon. Et l’oncle qui a tenu les ficelles laissera ces braves enfants à leur bonheur et retournera à d’autres hannetons, plus nature.

La philosophie gentille et immédiate de ce proverbe en quatre actes, sa psychologie simple et compliquée, son imagerie et sa musique—car on y danse et on y chante,—son entrain, son écriture appliquée, son émotion à la fois parisienne et à l’allemande—c’est la gemütlichkeit, dans toute sa séduction presque physique,—sa subtilité facile et morale, son babillage, ses morceaux de bravoure (il y a des tas de monologues et de couplets, d’effets et d’habiletés aimables), tout a charmé, avec des longueurs.

Georges Grand (Roger) y étale un détachement élégant, une impertinence, puis une fougue, un désespoir des plus véhéments; M. Alexandre (Pierre Vareine) y est sentimental avec tact et passionné avec férocité; M. de Féraudy (Ferney) a une finesse toute ronde, toute aiguë, toute providentielle, qui a rappelé M. Got, en mieux; MM. Paul Numa, Jacques de Féraudy et Lafon rivalisent d’élégance et de fantaisie; M. Granval est fort comique, et Léon Bernard (Nizerolles) est tout à fait remarquable de jeunesse attiédie, de demi-résignation, de cordialité primesautière et mélancolique, d’âme, enfin.

Fernande, c’est Mlle Piérat, qui a été parfaite, qui a étonné, touché, séduit. Sa pudeur outragée, son impudeur malaisée, le combat de son pauvre cœur, son inélégance charmante, son élégance malgré soi triomphale, ses sourires, ses cris, ses larmes, tout est d’une grande artiste qui comprend, vibre et compose. Mlle Gabrielle Robinne (Mme de Jussy) est belle et harmonieuse à damner les saints; Mlle Maille est étincelante et superbe; Mlles Provost et Jane Faber sont éclatantes, et Mlle Fayolle a les malices et artifices d’une fée Carabosse très droite, très belle, et qui finit par avoir un cœur excellent.