Mais Pierre Wolff est un sorcier si humain qu’il n’a voulu dans sa pièce ni monstres ni héros... Des marionnettes en bleu et or, avec un rien de noir et, parfois, un soupçon d’auréole!...
27 octobre 1910.
THÉATRE DE LA PORTE-SAINT-MARTIN.—L’Aventurier, pièce en quatre actes, de M. Alfred Capus.
Epique, héroïque, immense et légendaire, par nature et par définition, armé d’éperons et d’ailes, le mot aventurier a pris un caractère auguste depuis que, dans un discours que tout le monde n’a pas oublié, l’empereur d’Allemagne en a paré et sacré Napoléon le Grand. L’aventurier rêve et agit, combat et règne, fait des mondes, des océans, des civilisations et des morales à son image, à la mesure de son énergie et de sa volonté: il est pratique, lyrique, prédestiné, providentiel.
Dans l’aimable et émouvante pièce qui vient de triompher à la Porte-Saint-Martin, Alfred Capus ne nous a pas—est-il besoin de le dire?—présenté son personnage sous tous les aspects que je viens de dénombrer. L’auteur de la Veine a du goût, de la modération et de la sobriété. Il laisse les tropiques et leur outrance au torrentueux Marinetti, abandonne l’horreur coloniale à François de Curel, qui nous donna cet admirable Coup d’aile, ne suit pas les conquistadors sur la galère d’or de José-Maria de Heredia et ne nous présente, enfin, son héros qu’en famille.
Car il entend prouver seulement que le miracle prend la figure qui lui chante, que les plus honnêtes gens ont besoin d’autres gens, que l’irrégularité et la fantaisie peuvent venir en aide aux choses les plus droites, les plus régulières et sauver la vertu même, que la force s’impose à la grâce, que le cœur crève la cuirasse—et c’est déjà bien. Ajouterai-je que la démonstration est faite avec autant de finesse que de maîtrise et que l’optimisme final, fatal et attendu, s’achète au prix de l’observation la plus piquante, la plus mélancolique et la plus savoureuse? Mais contons.
Nos pères et grands-pères ont connu l’oncle d’Amérique. L’Aventurier, c’est le neveu d’Afrique. Il débarque chez son oncle Guéroy, non sans avoir été annoncé. C’est la honte de la famille. Il a fait des dettes, les 419 autres coups, que sais-je? Il s’en est allé chez les nègres pour se refaire une autre vie, c’est-à-dire pour achever de crever. Et voilà-t-il pas que non seulement il n’est pas mort, mais encore qu’il tue des gens, qu’on parle de lui dans les journaux—et comment! Il met en danger l’empire noir de la France! Vous voyez la désolation de son brave oncle usinier de l’Isère, de son cousin Jacques Guéroy, sous-usinier et ancien vice-major de l’Ecole polytechnique, de sa cousine Marthe Guéroy, etc.
Mais voici l’aventurier, Etienne Ranson, en bottes, en sombrero, en trique, moustachu, basané, cicatrisé. Accueilli avec une réserve certaine et une pointe d’effroi, il calme vite son brave homme d’oncle: il a payé avec intérêts tout ce qu’il devait dans le pays et donne au vieux Guéroy une quarantaine de mille francs dont il avait reçu partie. On l’invitera à déjeuner, mais pas aujourd’hui: on attend le préfet. Il se trouve que le préfet est l’ami d’enfance d’Etienne et qu’il a à lui parler. Il arrive que ledit Etienne raconte sa vie de découvreur de placers d’or, de chasseurs d’éléphants, de dénicheur de caoutchouc à sa cousine Marthe, à sa petite cousine Geneviève, sœur de Marthe,—et qui commence à l’intéresser. Et l’on est en famille.
L’intimité s’est resserrée, à Paris. Etienne, objet d’une interpellation, arrêté arbitrairement—nous sommes au théâtre—a fait tomber le ministère et est devenu une bête curieuse et une puissance, ce qui est tout un. En confiance, sa cousine Marthe lui fait une confidence: elle et son mari sont ruinés, l’usine de l’Isère perdue, si l’aventurier ne les sauve pas: on a perdu à la Bourse. Mais le brave Etienne a tout juste le pauvre petit million dont il est besoin—et il a été dur à gagner, si dur! Il s’attendrit tout de même en se rappelant des souvenirs de jeunesse avec Marthe. Il s’attendrit tout à fait en s’apercevant, en avouant qu’il aime Geneviève, et se sacrifiera avec feu, mais, hélas! n’apprend-il pas que cette Geneviève est fiancée au député André Varèze! C’est André Varèze qui a demandé et obtenu son arrestation à lui, Ranson! Ça n’a pas d’importance! Mais il ne veut pas donner son argent pour rien. Bonsoir! bonsoir!