Et les événements s’aiguisent. Les Guéroy donnent une grande fête pour célébrer la chute d’un ministère ou la constitution d’un cabinet (ça se ressemble) et, entre temps, Jacques Guéroy va se tuer: il ne peut, en effet, rien demander à son père, qui ne sait rien et qui ne pourrait rien, en outre. Geneviève, qui a découvert la lettre d’adieux de son beau-frère, s’affole: il n’y a qu’un recours, Etienne Ranson. Et il ne vient pas! L’heure passe... Mais il arrive, Etienne. Il reçoit le choc, dirai-je, en plein cœur? Il se défend. Qu’a-t-on fait pour lui? La famille? Elle a été jolie pour lui, la famille! On l’a laissé peiner et crever dix ans en pleine brousse! On l’a méprisé! On le reconnaît maintenant comme outil de réparation! Alors, alors, la pauvre Geneviève finit par s’apercevoir qu’elle aime ce grand gaillard d’aventure et de hasard! Elle le dit, à peine, à peine... Et Etienne, l’irrégulier, arrache des mains du régulier, du polytechnicien André, le revolver déjà armé!
Ce n’est pas fini. Il faut que Ranson force la porte de la famille, de la société, remonte le commerce et l’industrie de ses cousins. Ça se fait très gentiment. Le député Varèze se pique, renonce à la main de Geneviève, épousera une baronnette, Lucienne, et Etienne, vainqueur de tout et de tous, même de son oncle tyrannique, régnera sur l’Isère, sur toutes les usines et sur Geneviève.
Ce sec résumé ne peut donner une idée de la philosophie, de la fantaisie, du génie de formules et de mots de l’auteur. On le connaît. On le reconnaît ici, dans toute sa verve, dans la pire verdeur de son audacieuse moralité.
Il plaît et fait penser. Il fait sourire et pleurer. C’est gentil et profond.
C’est merveilleusement joué. Guitry (Etienne) est admirable de tenue, de gouaille, de faux cynisme, de vertu fière, d’attendrissement viril, de révolte, d’orgueil, de force, enfin; Jean Coquelin (Guéroy) a une vanité, une pétulance, une bonhomie de premier ordre; Signoret (Jacques) a le plus beau désespoir; Pierre Magnier (Varèze) la plus belle importance, Juvenet la barbe la plus administrative et la plus élégante, MM. Mosnier, Angély, Person, etc., sont excellents.
Il faut louer Mme Gabrielle Dorziat, exquise de jeunesse, de fraîcheur, de grâce, d’émotion trouble et de tendresse dans le personnage de Geneviève; Emilienne Dux, parfaite de tact, de sensibilité honnête et tragique sous les traits de Marthe; Juliette Darcourt, baronne d’une élégance spirituelle, pointue, terrible; Jeanne Desclos, ingénue avertie, volontaire, très nouvelle d’accent, de geste, de voix et de cœur; Mmes Delys, Grési et Netter. C’est un ensemble délicieux.
Et la pièce de Capus, morale et hardie, familiale et narquoise, démolissante et reconstituante, classique et romantique, aura la plus belle carrière. N’oublions pas le décor de Jusseaume, qui nous montre un Dauphiné accidenté et des montagnes qui incitent aux montées, aux escalades, à l’aventure, enfin!
4 novembre 1910.