C’est un succès de gaieté, d’émotion amusée et furtive, de jeunesse et de claire philosophie, de vie, enfin, qui se contient, qui éclate et qui finit par triompher—avec la pièce.

La nouvelle comédie de M. Coolus est toute militaire: les Bleus de l’amour, ce ne sont pas les chocs et autres gnons que nous recevons du petit Dieu, ce sont bel et bien les conscrits, voire même les inconscients réfractaires de la grande armée du Pays de Tendre, les jeunes gens qui pratiquent l’imitation de Jeanne d’Arc et qui, comme Stéphane Mallarmé le disait:

Aiment l’horreur d’être vierges...

Vous savez qu’à l’Athénée ça ne dure pas: la Cornette, de M. et Mlle Ferrier, consentait elle-même à l’hymen. Mais contons.

Dans son château des bords de la Loire, la comtesse de Simières, quinquagénaire pétulante et éclatante, débordant de sang, de tendresse, de fierté, la comtesse de Simière, donc, n’est pas heureuse. Depuis des années, elle doit unir sa nièce chérie Emmeline à son bon neveu Bertrand, et ce Bertrand-là n’aime que ses chiens, ses chasses, ses terres et ses bois: il est digne de toutes les fleurs, de tous les orangers, et, sans avoir prononcé de vœux, ne veut pas démordre de sa pureté rustaude. Il faut le déniaiser,—et ce n’est pas facile! Heureusement, voici venir un autre neveu, le fêtard Gaspard de Phalines, qui a besoin d’argent. Ce brillant mauvais sujet s’est marié en Amérique, a plaqué sa femme de l’Ohio, et fait si irréductiblement la noce qu’il initiera bien l’Hippolyte tourangeau aux finesses des bars parisiens et au contact des nymphes de Montmartre. Après, ça ira tout seul. Mais, précisément, ce Gaspard de la nuit ou des nuits a tout ce qu’il faut dans son auto: un ami et une actrice. On fera passer l’actrice pour la femme de l’ami, on les invitera à déjeuner, Bertrand s’allumera sur la jeune enfant, et, une fois la flamme allumée...

Il arrive que Bertrand est de plus en plus froid; que celui qui s’allume, c’est le jeune fils d’un président de cour plébéien qui rêve d’unir ce rejeton à la noble famille des Simières-Phalines; que la douce Emmeline, ingénument, délicieusement, avoue à son cousin, le méchant Gaspard, qu’elle aimerait plutôt un homme dans son genre que tout autre homme, que Gaspard s’énerve de cette confidence, qu’il se laisse embrasser par une camériste et l’actrice précitée et que, de dépit, la furieuse et fiévreuse Emmeline sonne la cloche pour annoncer qu’elle épouse n’importe qui, le nommé Alfred Brunin, fils du président précité.

Mais ce coquebin fuit avec l’actrice qu’il prend pour une femme mariée: la bonne comtesse enverra Bertrand, qui se repent de son indifférence, se préparer un peu à Paris. Non! Gaspard s’est interrogé et a laissé parler son cœur; il sait qu’il aime sa cousine, mais il n’est pas digne d’elle; il a soupé de la fête. Il fera une fin, tout seul. Et l’excellente tante Simières s’aperçoit que sa nièce aime Gaspard. Horreur! il est marié! Et on ne divorce pas dans sa maison. Il n’est pas marié. Il n’a jamais été marié. Il n’y a pas d’Ohio, pas d’Amérique. Gaspard épousera Emmeline qui a tout entendu—et ils feront un tas d’enfants!

J’ai dit que cette comédie, parfois un peu bondissante, un peu lente, cordiale, touchante, gaie, a eu un succès sincère et profond qui tiendra longtemps. Elle a des grâces classiques, rappelle Labiche et La Fontaine (le Carnaval d’un merle blanc et la Coupe enchantée) et certains contes de Théodore de Banville. Et il y a un entrain terrible.

C’est Augustine Leriche qui mène l’affaire tambour battant, fanfare en tête. C’est une femme-orchestre. Elle est toute action, toute frénésie, tout rire, toute éloquence, tout cœur: on a acclamé la comtesse de Simières. Alice Nory (Emmeline) est délicieuse de charme, de colère, de jeunesse et de vérité et s’habille comme les Hermengarde de légende; Andrée Barelly a de la finesse et de l’accent dans un rôle de cabotine stupide, et Maud Gauthier est la plus aguichante des caméristes passionnées.

M. Victor Boucher (Gaspard) est parfait d’aisance, de mélancolie, d’élégance et de séduction désabusée. Cazalis est un Bertrand impayable de rustauderie gentille; Gandéra est un jeune robin très snob, très incandescent et très enveloppant; M. Gallet est un intendant magnifiquement barbu et d’une conscience plus magnifique; M. Térof est un président fort comique. M. Rolley est très amusant et M. Borderie fort correct. Il faut mettre au tableau le chien Jupiter qui sait ne pas aboyer et les décors de MM. Fournery et Deshayes qui nous font admirer un château à peu près historique et des bords de Loire peuplés et égayés de soleil.