C’est un succès habillé, historié, simple et lumineux.
11 décembre 1910.
THÉATRE NATIONAL DE L’ODÉON (Matinées du samedi).—Les Affranchis, pièce inédite en trois actes, en prose, de Mlle Marie Lenéru.
C’est très beau. C’est très dur. C’est un drame immense et intime, moderne et éternel, où le duel entre la pensée et la chair, entre la volonté et le désir, entre la philosophie et le besoin prend toute sa rigueur, toute son horreur, toute sa misère: proprement, c’est Grandeur et Servitude humaines. Nous connaissons, au Journal, Mlle Marie Lenéru: c’est ici même que, à la suite du concours littéraire de 1908, a été publié cet étrange et inoubliable poème en prose la Vivante, et il faut louer, avec l’ombre tutélaire de notre pauvre et grand Catulle Mendès, Mme Rachilde, Fernand Gregh, et la Vie heureuse, qui imposèrent, sous le consulat dévoué d’André Antoine, cette œuvre implacable et frémissante à un public parisien. Il faut louer aussi le public—ou l’élite—qui a applaudi, non sans la plus noble émotion, ce théorème enthousiaste et déchirant, cette démonstration lyrique et désenchantée.
Il s’agit de l’histoire d’un surhomme et d’une petite fille. Le surhomme, Philippe Alquier, professeur illustre en Sorbonne, ne croit à rien, nie la vertu, gourmande seulement sa vertueuse femme de n’avoir pas assez de coquetterie, se soucie peu de ses enfants, se moque de l’opinion publique en accueillant sous son toit sa belle-sœur, abbesse toute-puissante des Cisterciennes, chassée par les lois scélérates, lui, athée et amoral—et voici que soudain, sur le coup de sa quarante-cinquième année, il est forcenément troublé par l’arrivée d’une petite novice de l’abbesse, la toute jeune Hélène.
Il l’enseigne, elle le saisit: à ce jeune esprit ignorant et tout possédé de Dieu et de la règle il révèle le monde, l’univers, la science (nous sommes au théâtre, ça va vite et sans preuves); quant à elle, elle n’a que son âme, son feu, sa fièvre, sa jeunesse qui consument l’ascète. L’abbesse est, après des siècles, l’héritière de cette abbesse de Fontevrault qui traduisit si galamment le terrible Banquet de Platon, mais Mlle Lenéru l’a lu de plus près ce livre sublime et presque infâme: entre la pure Hélène et l’effroyable Philippe il y a un appel d’âme et un appel de corps, et, selon la fable et l’expression du philosophe antique, ce sont les deux moitiés du même être qui se veulent rassembler, qui se cherchent et qui se trouvent.
Ils ont beau lutter, ces deux êtres: celui qui a été tout esprit et qui n’a fait œuvre de chair que physiquement, celle qui n’a respiré que l’encens, suivi que la plus stricte observance et qui a adoré sans jamais penser. Il l’a convertie et presque pervertie: elle n’est plus vierge que de corps. Et, après s’être refusés l’un à l’autre, successivement, pour les autres, pour les principes, pour leurs sentiments les plus secrets, les voilà qui sont à l’image l’un de l’autre, affranchis de tout, foulant aux pieds famille, religion, devoir. Mais ils sont trop pareils: c’est, décidément, trop la moitié l’un de l’autre, la jeunesse qui vient rejoindre la gloire et l’expérience et lui infuser une âme neuve. C’est trop beau! L’humanité, sous les espèces de Dieu, sous l’habit de l’abbesse, sépare et désunit cette perfection: le devoir, l’étroit devoir terrestre ramènera le professeur à ses élèves, à son épouse, ramènera la nonne à ses œuvres, à la Terre sainte, aux lépreux. C’est le sacrifice: il n’y a pas d’affranchis, il n’y a que des esclaves, esclaves du doute, esclaves de l’idéal—et les plus hautes pensées ne nous défendent pas des pires misères. Voilà la conclusion odéonienne, mais je m’en tiens à mon sens platonicien.
J’ai dit combien cette pathétique, haute et profonde illustration, ce style lointain et nerveux, la grandeur de la pensée avaient touché et frappé. L’œuvre est magnifiquement et héroïquement servie par Desjardins (Philippe), serein et torturé, par le fougueux Joubé et le loyal et sage Desfontaines. Mme Gilda Darthy (l’abbesse) a de la majesté et de la férocité. Mlle Sylvie est admirable d’attitudes et d’émotion contenue; Mlle Ventura (Hélène) est douloureuse et résignée à souhait; Mme Guiraud est sympathique, Mme Osborne élégante et bien disante, Mlle de France fort simplement puérile.
Et cette tragédie pensante et spontanée, qui s’apparente aux plus sévères chefs-d’œuvre, nous pénètre pour son auteur, qui, comme on sait, n’a pas tous les trésors de la vie et qui, dans une méditation passionnée et décuplée, mêle l’existence, le rêve, le possible et l’impossible. Cette féerie réaliste, condensée, amère, éloquente et algébrique nous emplit donc, pour Mlle Marie Lenéru, d’une pitié sombre et magnifique, où s’inscrit la plus stricte admiration et la plus radieuse envie!