12 décembre 1910.

GYMNASE.—La Fugitive, pièce en quatre actes, de M. André Picard.

C’est la Course du flambeau, à quelques étages au-dessous. Ce serait même la Course de la chandelle, tant il est question de voluptés réelles et solides, maternelles et filiales, si la sensibilité délicate et inquiète, le scrupule incessant, la nuance artiste et morale de M. André Picard n’avaient pas enveloppé cette aventure d’une atmosphère d’émotion, de noblesse, de bataille et de sacrifice, voire d’héroïsme. Et on a été touché et l’on a applaudi.

Sachez donc que, après avoir lutté pour ses filles, et après les avoir casées, Marthe Journand, quadragénaire peut-être, mais fort belle encore et le cœur vibrant d’avoir été si longtemps contenu, se laisse aller à des idées de vagabondage à deux, de tourisme idyllique et élégiaque: un archéologue costaud, Georges Mariaud, veut lui enseigner, sur place, l’emplacement des Pyramides, les distances des cataractes et les dissemblances des scarabées: en route pour l’Égypte! Mais, veuve depuis des temps, elle n’est pas libre: elle est esclave de ses enfants, sinon de son âge. Aimer, maman! êtes-vous folle? Et nous? M. de Faramond a traité âprement ce sujet dans le Mauvais Grain. M. Picard est moins rustique; il est aussi cruel. Car l’une des filles de Marthe a épousé le notaire Léon Ourier, qui n’est pas poétique. Elle accepte les hommages et les doléances du jeune prodigue Edmond Danver, dont son croque-notes d’époux est conseil judiciaire.

Et, lorsque Marthe revient du pays des Pharaons et de Mariette-bey, lorsqu’elle demande des explications à sa descendante, l’aimable enfant lui dit: «J’aime. Tu aimes. Nous aimons.» Et la veuve Journand aime tant l’amour qu’elle protège—ou presque—les galanteries de M. Danver.

Mais ce gentilhomme fait des bêtises, et le tabellion Léon en a assez. Il sait, et ne veut pas en savoir davantage. Froid, mesuré, tâtillon, il a un cœur. Il aime sa femme. Il demande à sa belle-mère qu’il appelle mère, d’être son alliée. Hélas! a-t-elle l’autorité morale d’interdire à sa fille ce qu’elle se permet? Elle est libre, soit! Mais, n’appartient-elle pas à sa nouvelle famille? Douairière sans douaire, en se donnant à quelqu’un, elle est adultère à son passé, à son présent, à son futur. Elle n’existe plus. Elle a trahi ses devoirs en ne surveillant pas son enfant, en se donnant du bon temps, quand elle ne devait plus qu’être duègne et camerara mayor. Et l’amoureuse Marthe courbe la tête, ne la relève que pour arracher Antoinette à son indigne soupirant. Et puisqu’elle doit donner l’exemple, elle le donnera!

Elle le donne, non sans en être priée. Les Ourier sont en Suisse et Antoinette va être maman. On adjure la pauvre Marthe de se résigner à son rôle de grand’mère. Elle est encore toute chaude d’amour, toute frémissante d’aspirations et de désirs. Le bonheur est à la porte, sûr et durable. Elle hésite. Un appel de son amant l’emporte, mais un cri—qui n’est peut-être pas sincère—de sa fille la rappelle. Elle a abdiqué. Elle est esclave, elle est finie!

J’ai dit le succès de cette pièce sympathique et d’écriture distinguée. On y a acclamé la sincérité, la vérité, le naturel, la pétulance, l’émotion de cette grande artiste qu’est Jeanne Cheirel, l’égoïsme agréable et joli d’Yvonne de Bray, les charmes et l’élégance de Mmes Marthe Barthe, Frévalles, Fleurie, Louise Marquet, Alice Walser et Blanche Guy, l’autorité passionnée de M. Claude Garry, l’émotion de M. Gaston Dubosc, la désinvolture de M. Charles Dechamps; et MM. Arvel, Berthault, Labrousse, Dieudonné et Laferrière sont excellents. Des décors honorables de M. Amable rehaussent la qualité de cette pièce morale et grave qui ne peut désespérer que les dames ayant dépassé l’âge canonique. Mais, tant que la bulle Quam singulari ne se sera pas prononcée sur cette question, les mères pourront mener leurs filles au Gymnase avec confiance. Et qu’elles se remarient, légalement, après les avoir mariées. Elles auront la paix—et nous aussi.

13 décembre 1910.