THÉATRE ANTOINE-GÉMIER.—La Femme et le Pantin, pièce en quatre actes et cinq tableaux, de MM. Pierre Louys et Pierre Frondaie.
M. Pierre Louys est un écrivain magnifique, et c’est ici même, je crois, que parut ce petit chef-d’œuvre de sensualité rêvante et de sadisme alangui qu’est la Femme et le Pantin. C’était au temps où l’on n’abusait pas de toutes les Espagnes, où Séville avait du lointain, Cadix du mystère, où Barrès seul régnait sur Tolède et où le Greco n’était pas tombé dans le domaine public. L’adaptation de cette tragédie muette par M. Frondaie a de la grâce et du pathétique, et a fort bien réussi. Vous connaissez l’aventure. Un don Juan un peu las, don Mateo Diaz, quitte sa maîtresse, la belle Bianca Romani, pour une petite cigarière de Séville, Concha Perez, qui l’a séduit en chantant et en raillant une pauvre gitane qui ne dansait pas assez bien à son gré; elle lui a paru piquante et il va voir comme elle est cruelle!
Et cependant elle l’aime! Mais elle est si fière de son petit corps, de son petit cœur, de son âme libre! Elle veut se donner d’elle-même, toute. Elle désespère l’infortunée Bianca, et, quand elle s’est promise à Mateo, elle s’en va, s’en va parce que cet homme riche a donné de l’argent à sa mère et a semblé l’acheter! Horreur!
C’est à Cadix que l’ex-don Juan la retrouve, dansant pour vivre dans une guinguette à matelots et donnant des répétitions assez dévêtues pour des touristes anglais. Mateo écume de rage et de jalousie brise la porte, chasse les clients, mais la petite ballerine le bafoue et l’accable: elle est vierge. On peut être vierge et nue, tout de même! Et l’autre reste tout bête.
Il a pu, grâce à Dieu! la retirer de son bastringue et la mettre dans ses meubles, voire lui louer ou lui acheter un bel hôtel avec une grille. Le soir de la prise de possession, Concha, selon son habitude, déclare forfait, se fait embrasser furieusement par l’éphèbe Morenito, et le lamentable Mateo Diaz, nargué et enragé, s’abat comme une masse, pantin lourd et cassé, devant la grille symbolique, dans un passage de masques.
Mais le pantin a du ressort: lorsque Concha vient le relancer chez lui et lui cracher de nouveaux sarcasmes, il commence par où il aurait dû commencer, la roue de coups, la laisse pâmée et ravie; elle est à lui, plus vierge que jamais, et à jamais pantelante et soumise.
Il n’y a pas un abîme trop grand entre le style somptueux, les descriptions merveilleuses de Louys et les réalisations toujours un peu brutales des décors et de la mise en scène. Le drame est réel—et fort bien joué. M. Gémier est un Mateo très convaincu, très vibrant; il n’est pas joli, joli, mais il sait être très pantin. Il se souvient d’avoir joué Ubu roi. MM. Rouyer, Saillard, Lluis, Marchal, Piéray, Dumont sont aimables, violents, caressants, excellents.
Mme Dermoz a de l’abatage, du chic, de l’émotion; Mme Bade a de la bonhomie, Jeanne Fusier a de la fantaisie, Zerka de la diablerie; Mmes Miranda, Noizeux, Batia, etc., sont exquises. Mais l’événement, ce devait être, ça été Régina Badet. Le rôle de Concha, très convoité, comme on sait, lui a été donné par droit de conquête. Elle a été tout à fait jeune, tout à fait désintéressée, tout orgueil et toute fantaisie, comme une pigeonne, comme un cabri; elle a chanté, miaulé, parlé, dansé en ange et en démon, a dévoilé des trésors de lis et de rose, de candeur et d’agilité; elle a été l’aile et le poignard, le poison et la rose. Et il ne faut pas oublier, en cette Espagne, la guitare de M. Amalio Cuenca, qui fait des prodiges et qui nous amène un peu du pays de Zuloaga et de Perez Galdos.
18 décembre 1910.