THÉATRE SARAH-BERNHARDT.—Les Noces de Panurge, pièce en cinq actes et six tableaux, en vers, de MM. Eugène et Édouard Adenis.
C’est tout gentil, tout aimable et tout frais. Et le théâtre a fait les plus grands frais pour nous offrir un spectacle admirable. On rit au carrefour, on rit à table, on rit du juge et l’on rit du sergent. Vous me direz que c’est assez facile. Vous me direz... mais vous m’en direz tant que j’aime mieux noter, en codicille, qu’on rit partout, voire dans un couvent.
Ce n’est pas tout Rabelais. Ce n’est pas tout Panurge. Nous verrons, cet hiver, le Pantagruel débordant du regretté Jarry et de Claude Terrasse. Les frères Adenis, qui sont les plus sympathiques des frères, n’ont pas eu l’ambition de mettre à la scène la moelle, les images, les symboles, les mystères, les indécences et les amphigouris de l’inextricable philosophe de Gargantua. Ils ont fait du pantagruélisme sans Pantagruel. Et leur Panurge est si gentil, si bénin, qu’il est à croquer.
C’est un bon escholier qui raille à peine les Sorbonnards et les archers, qui ne fuit sur les toits que pour le plaisir, qui hésite à épouser avec la plus gaillarde cabaretière, le cabaret le plus achalandé, et qui n’est pas loin de s’attendrir lorsqu’il s’aperçoit que la jeune pucelle qui vient de le sauver de la prison et de la hart, n’est autre qu’une certaine Bachelette, avec laquelle jadis il joua, enfantelet, aux abords de la Loire dorée. Mais voici que des amis, le lettré Rondibilis et l’ymagier Cahuzac, lui apportent le redoutable arrêt de je ne sais quelle sorcière: il sera cocu! Il fuira toutes les femmes: adieu! adieu!
Mais il reste les farces: il s’agit de permettre au noble parrain de Bachelette, le seigneur de Basché, de battre et martyriser l’huissier Chicanou, au nom des coutumes des noces tourangelles, où l’on brime les invités: rien de plus simple! Panurge fera semblant d’épouser Bachelette! L’huissier sera terriblement fustigé! Et de rire!
Et les noces se font. Cortège merveilleux et comique! Entrées truculentes! Mais ne voilà-t-il pas qu’un vrai prêtre, ennemi de Panurge, s’est substitué au faux desservant, et que le mariage est valable et excellent? Cependant que le Chicanou est rossé, la gente Bachelette et le sournois Panurge vont prendre, en une demi-teinte d’émotion, leur parti de leur délice, lorsqu’une dernière crainte chasse le sinistre époux de son plaisir légal. Une épouse! Oh! oh! Cocu! Ah! ah!
Réfugié dans un monastère franciscain, battu et content, satisfaisant à sa goinfrerie, il est rejoint par un moinillon qui n’est autre que Bachelette, et, ne boudant plus contre son cœur, il revient à Paris, empêche son épousée d’obtenir l’annulation de son mariage, est heureux envers et contre tous et nous invite à en faire autant.
Cela ne se passe pas sans défilés, costumes, ânes, chevaux, litières, fontaines et autres splendeurs. Les vers ne cassent rien, mais ont leur mérite et leur sincérité. C’est très plaisant, très vivant, très allant.
Distribuons des palmes et des couronnes à M. Krauss (Basché), qui a de la rondeur et de la fureur; à MM. Chameroy, Térestri, Duard, Darsay, Philippe Damorès, Cintract, Bussières et Degui, etc., etc.—ils sont cinquante—qui sont épiques, violents et hilares; à M. Maxime Léry, qui est un Chicanou de vitrail burlesque; à Mlle Andrée Pascal, qui est exquise d’ingénuité délicieuse en Bachelette; à Mlle Cerda, qui a des formes et de l’accent; à Mmes Lacroix, Alisson, Prévost, Marion—elles sont mille—qui sont charmantes; à Mlle Sohège qui est le plus divin patronnet, et enfin à M. Félix Galipaux (Panurge), qui est étonnant de verve, de prestesse, de pétulance, qui, jusqu’à l’âge de Mastuvusalem, aura quinze ans, et qui, à son génie d’acrobate, joint une jeunesse de sentiment et un brio éblouissants.