Les décors de MM. Bertin, Amable et Cioccari, les costumes, tout donne à cette illustration en marge de Rabelais une note chatoyante qui va de Robida à Henri Pille et ressemble à un éternel ballet. Et l’on a applaudi fort légitimement.

21 décembre 1910.

THÉATRE NATIONAL DE L’ODÉON.—Roméo et Juliette, drame en deux parties et vingt-quatre tableaux, de William Shakspeare, traduction intégrale de M. Louis de Gramont.

Nous n’avons pas vu Footitt. Ces temps-ci, c’était toute la question de l’Odéon, tout Antoine et tout Shakspeare. Le grand effort littéraire de Louis de Gramont, l’immense effort artistique d’André Antoine, la tragique suavité de l’œuvre du grand Will, tout disparaissait derrière l’aube du clown national et international. Eh bien! nous n’avons pas vu Footitt.

Avons-nous vu Roméo et Juliette? La traduction intégrale, hélas! en vers plus ou moins blancs, la mise en scène merveilleuse, les costumes éclatants, les décors ingénieux et beaux, les accords, la furie, la tristesse, la passion douloureuse du grand Berlioz, interprétées par l’orchestre Colonne avec l’harmonieux Gabriel Pierné, c’est d’une conscience, d’un ordre, d’une succession sans pitié. C’est beau à en mourir, avec les héros—et c’est assez écrasant. Je ne ferai pas l’injure aux lecteurs de ce journal de leur conter la touchante et atroce histoire de Juliette Capoletta et de Romeo Monteccio. Ces deux victimes des haines de leurs familles et de leur propre amour vivent dans tous les cœurs, cependant que leur tombeau de Vérone attire les touristes et les amants. Gramont a mis tous ses soins à rendre la fièvre, la férocité, la sauvagerie de l’époque moyenâgeuse à travers ce voyant et cet ignorant de Shakspeare, la fougue de Roméo, bravant les pires rancunes pour venir, sous un masque, à la fête de ses ennemis, tuant, malgré lui, le cousin de sa secrète fiancée, Tybalt, sauvage adolescent, sauvage amoureux, sauvage exilé—et M. Romuald Joubé a été plus sauvage que nature, électrique de jeunesse et de passion, romantique jusqu’à l’épilepsie. Juliette, elle aussi—c’est Mlle Ventura—a du sang, de la fureur, un peu plus d’extase que d’innocence, d’extase passionnée et gourmande: c’est que si, dans le texte, elle n’a que quatorze ans, elle sait qu’elle mourra jeune et veut cueillir son seul jour et sa seule nuit. Mais le duo d’amour à la fenêtre, mutin, câlin, enfantin, forcené et infini, le duo du lit, au matin, enragé et prédestiné, les entretiens avec frère Laurence où la magie et la mort viennent faire leur partie, la soif de mort pour le délice sans fin et la course au suicide, parmi le meurtre, ont toute leur puissance, leur grâce et jusques à leur naïveté grandiose et précipitée.

La nouveauté, c’est autour de cette intimité traversée, un incessant mouvement de décors pourtant monotones, une vie, enfin, qui s’agite et se consume.

C’est poignant, historique, légendaire, effroyable. Aux côtés des protagonistes, hissons sur le pavois la truculente, grésillante et pourpre Barjac, nourrice épique, l’aiguë Kerwich et la dolente Barsange, le noble Grétillat, le très noble Flateau, le bon Desfontaines, l’horrifique Person-Dumaine, le hideux Denis d’Inès, l’auguste Chambreuil, le galant Vargas et le délicieux Maupré. Gay a de la rondeur et Desjardins, qui s’est voué à représenter les grands hommes, a, à peu près, la tête de Shakspeare. Et, à défaut de Footitt, le jeune Stéphen a été funambulesque un peu plus que de raison.

Souhaitons le pire triomphe à ce spectacle habillé, paré, réaliste, fantastique, rythmique et caressant dans la terreur. Mais, à force d’avaler du Shakspeare intégral, ne finira-t-on pas, hélas! à partager l’opinion de cette vieille canaille de Voltaire qui, après avoir inventé—ou presque—le grand Will, finit par en avoir assez, presque jusqu’à le vomir?