Nous en reviendrons aux adaptations de Ducis.

22 décembre 1910.

THÉATRE DE L’ŒUVRE (salle Femina).—Hedda Gabler, drame en quatre actes, d’Henrik Ibsen, traduction du comte Prozor. (Première représentation à ce théâtre.)

Ce fut, il y a dix-neuf années, une date, un événement, un monument de sensibilité et de snobisme, ce qu’on appelait alors un état d’âme, ce qui était un état de nerfs, une crise—et des crises. La Nora, de Maison de Poupée, avec Réjane, Hedda Gabler, avec Brandès, Ibsen, avec la complicité d’Antoine, de Porel, d’Henry Bauër et de Jules Lemaître faisandaient le tempérament de notre pays: la femme de Scandinavie et de fatalité, l’instinct, la perversité, la complication et la naïveté nous trouaient et nous enveloppaient de leurs phrases et de leurs trames.

Aujourd’hui... Mais contons.

Fille d’un officier général, adonnée à des exercices de force, de violence, d’hippisme et de tir, Hedda Gabler a épousé, par lassitude et par hasard, un benêt de savantasse, docteur d’hier, professeur de demain, Georges Tesman, qui n’a ni fortune, ni conversation. Après un voyage de noces, sans joie, rentrée dans son trou de Norvège, agacée de la visite d’une tante sans jeunesse et sans prestige, Hedda reçoit une amie de pension, Mme Elvstedt, femme d’un juge de paix, qui souffre atrocement; il s’agit d’un camarade, Eylert Loevborg, sorte de génie qu’elle a sauvé des aventures et de l’ivrognerie, qu’elle a rendu au travail et à la gloire et qui l’a compromise. Ça s’arrangera: les Tesman l’inviteront et la médisance sera muselée. Mais il y a eu des choses entre Hedda et Eylert: mordue des mille serpents de la jalousie, de toutes les jalousies, enragée de n’avoir pu inspirer son ancien soupirant, de ne pas compter dans l’existence, d’être rivée à la médiocrité, Hedda n’a plus de mesure lorsque Eylert lui confie qu’il a fait un chef-d’œuvre sans égal sur l’avenir et lorsqu’il la taxe de lâcheté pour ne l’avoir pas tué jadis avec l’un des pistolets de son général de père. Elle brise le bonheur et la communion de ces deux âmes, Eylert et Elvstedt, défie le régénéré de boire, le rend à l’alcool et l’envoie faire la fête avec cette chiffe de Tesman et l’assesseur Brack, qui n’a ni grandeur, ni franchise. Ah! elle n’a pas d’importance! Eh bien, d’un héros, elle a fait un pantin désarticulé!

Ce n’est pas tout: au cours de sa randonnée de nuit, et parmi divers scandales, Eylert a perdu son manuscrit de lumière. Tesman l’a retrouvé, mais lorsque le malheureux, fou de honte, vient proclamer qu’il a déchiré son œuvre et finit par confesser qu’il a perdu son enfant, Hedda ne se résout pas à lui rendre le fruit de ses veilles et de ses rêves, puisque c’est l’enfant de cette Elvstedt—et elle est en mal de maternité. Elle ne peut que lui donner un des pistolets du général en lui disant de mourir en beauté, en beauté! Et Hedda elle-même se tuera, après avoir brûlé le manuscrit d’idéal, après le suicide du héros, après des désillusions et du néant, pour n’être pas la proie de l’assesseur, après avoir vu que, grâce à des notes de Mme Elvstedt, le manuscrit revivra; il n’y aura que des cadavres de chair et de désespoir. Nous ne commenterons point cette œuvre et ces mystères. Il faut louer l’exaltation et l’accablement de Lugné-Poë (Eylert), l’insignifiance et l’habileté de Savoy (Tesman), l’astuce et la stupidité de Bourny (l’assesseur Brack), la grâce et l’émotion d’Ève Francis (Mme Elvstedt), la bonhomie de Mme Jeanne Guéret (la tante Tesman), le pittoresque de Mlle Franconi. Quant à Mlle Greta Prozor (Hedda Gabler), elle a Ibsen dans le sang, dans les yeux, dans ses frissons et autres mouvements du corps. Son père a traduit l’auteur de la pièce. Elle ne l’a pas trahi.

10 janvier 1910.