Quelle explication entre les deux époux! Le général voit se briser sa foi, son culte pour celle qui portait son nom, pour son nom, surtout—car la femme ne l’intéressait que comme sa chose! C’est une esclave rebelle, pas même, une chose, une chose à lui qui n’a plus de valeur! Mais, avant de s’en aller, cette chose parle, clame, accuse. A-t-elle jamais existé? A-t-elle jamais eu un respect, une attention pour elle, un amour pour soi? Elle faisait partie du décor, était choyée ou piétinée sans qu’on y prît garde, caressée, rudoyée, terrorisée, hagarde comme les chevaux de selle du général quand il leur portait du sucre dans la main et que leurs yeux cherchaient la cravache. Ce n’est plus une chose, c’est une femme, une chair et une âme en soif de liberté, qui peut, qui veut réclamer de l’air et des ailes, qui s’en va, qui s’enfuit, qui s’envole!... Alors... alors, le général s’effondre. C’est lui qui demande pardon, en sa rigueur d’équité, mais pourquoi, pourquoi sa femme n’a-t-elle rien dit, dans sa vertu? C’est que la vertu ne comporte pas d’éloquence. La passion... Et le général supplie, balbutie... Le scandale, la honte, les gens: il se tuera. Et Clarisse est frappée plus haut que le cœur, dans les ailes: elle ne peut abandonner ce vieillard. Très humble, résignée, elle murmure: «Gardez-moi!» Ce sont de très pauvres gens qui cultiveront l’art d’être malheureux. Doucières ne divorcera pas. Il s’étonnera du revirement de Sibéran, qui lui ordonne de reprendre Anna; c’est que Sibéran ne se connaissait pas. Il se connaît maintenant! Hélas! Où est la splendeur? Où est le panache? Et l’idéal? Et la gloire? Et le rayonnement?
Le troisième acte a été acclamé. Sa douleur et son amertume, sa grandeur de renoncement et son humilité ont frappé et l’ont emporté sur les quelques sourires du deuxième acte qui, par instants, faisaient croire à une pièce gaie. On sait que Paul Hervieu va droit à son but et gradue ses effets à travers des épisodes variés. L’ironie attristée de ce sujet et son pessimisme avaient besoin de quelques gentillesses à côté. Mais l’impression suprême est de la plus noble tristesse et du désenchantement le plus résigné.
Cette œuvre d’une si haute philosophie et d’une langue précieuse est admirablement jouée. Le Bargy fait un général de Sibéran svelte, fier, titanesque jusques au moment où il est foudroyé. Il ne parle pas: il crie, ordonne, tonne. C’est que ce n’est pas ce général-ci ou un général: il pourrait aussi bien être empereur; c’est l’autorité, l’infatuation, Jupiter, que sais-je? c’est une entité. Grand (le lieutenant Pavail) est merveilleux de jeunesse, de douleur, de fougue, de passion retenue et débordante: il attendrira jusqu’aux tigres de l’Indo-Chine. Raphaël Duflos est un Doucières parfait, aussi triste, aussi mou, aussi résigné que possible. Dehelly a la demi-ardeur et la jolie insignifiance de son personnage de Jean de Sibéran. Mme Leconte est délicieuse d’inconscience, de gentillesse, de mondanité pleurante, souriante, dégoûtée dans le rôle d’Anna. Pour Mme Julia Bartet, elle a été une Clarisse de Sibéran sans cesse triomphale. Dans sa dignité, dans sa révolte, dans son ennui, dans son éloquence consolante, dans ses larmes, dans ses cris, dans ses silences, elle a été toute humanité, toute pudeur, toute passion, toute suavité et toute grâce. Lorsque, au dernier acte, elle a dit: «Gardez-moi!» toute la salle a frémi d’une admiration angoissée. On voyait les ailes se fermer, la porte de l’ergastule tomber sur les rêves, l’esclavage et le dévouement consentis, dans du noir, dans du gris. C’est un geste, c’est une attitude qui dépasse tout applaudissement—et qui va à l’âme.
COMÉDIE-FRANÇAISE.—La Rencontre, pièce en quatre actes, en prose, de M. Pierre Berton.
Deux êtres sont en présence, M. Serval et Mme de Lançay, très défiants l’un de l’autre. Le premier est un avocat célèbre, homme d’État de gauche, ministre de demain. Mme de Lançay est la veuve d’un viveur dont elle était séparée: l’avocat croit que la veuve a eu des torts envers son mari, l’autre a entendu Mme Serval, son amie d’enfance, lui présenter son époux de la belle façon: commun, gauche, fils de petites gens vulgaires, incapable d’inspirer l’estime et l’amour. Il se trouve que, au cours d’une conversation d’affaires, la franchise réciproque des deux interlocuteurs révèle deux âmes d’élite, deux sensibilités tendres et fières—et la noble dame est émue aux larmes en apprenant que le plébéien politique doit ses qualités de cœur et d’esprit, sa sublime et éloquente conscience à ce père, à cette mère dont s’était gaussée la frivole Mme Serval et qui étaient le modèle des vertus. Nous sommes très émus, nous aussi: c’est une idée de génie, la scène des portraits d’Hernani transposée, en prose, pour daguerréotypes.
Au deuxième acte, nous sommes à Ville-d’Avray, dans la résidence d’été des Serval. Le ministrable va être, de plus en plus et sans retard, ministre et président du Conseil, mais que lui importe? Il aime Camille de Lançay, son hôte, qui ne répond pas à ses avances, l’âme déchirée et qui va s’en aller, par devoir, pour ne pas trahir cette futile amie qui ne comprend pas le grand et tendre Serval. Le futur secrétaire d’État part pour une réunion plénière à Paris: tout, dans la villa solitaire, est livré à l’obscurité et va se livrer au sommeil. Mais Camille, qui ne peut dormir, vient chercher un livre. Elle aperçoit deux ombres furtives: c’est Renée Serval qui introduit dans sa chambre son amant, M. de Brévannes; Mme de Lançay chavire de stupeur et de dégoût! Elle n’a pas le temps de s’en dire plus: une autre ombre surgit, c’est Serval! Il n’a rien vu, il n’est sûr que d’une trahison politique: il est lâché par son groupe. Il exhale son amertume, l’horreur de sa solitude; il lutte d’éloquence et de passion avec Camille qui parle avec tout son cœur, qui veut gagner du temps, qui est à la fois héroïque et sincère et qui, beaucoup par amour, un peu pour sauver Serval de sa colère et les amants de l’époux justicier, se donne toute au chef sans soldats, au mari sans femme, à l’âme-sœur en quête, en besoin d’âme et de chair.
Huit jours se passent. Mme de Lançay veut de plus en plus partir; elle ne peut condescendre au partage. Mais Renée apprend que son amant va se marier et que son mari a une maîtresse. Elle accable, de sa rage double, Camille, hautaine et dolente, qui finit par lui confesser son dévouement, de haut. La sotte pécore n’a ni reconnaissance, ni accablement: n’ayant plus Brévannes, elle veut garder Serval. Elle tente même son amie en lui offrant une lettre, preuve de sa trahison à elle. Mais, désespérée et bienfaisante, bâillonnée de sa sublimité et de sa perfection, Mme de Lançay se tait, s’en va, martyre, laissant le pauvre Serval à la petite harpie sans cœur.
Ne pleurez pas: ça finit bien. Au lendemain d’un discours rosse qui donne le pouvoir à notre député, Mme de Lançay, revenue de Munich une minute—le temps de reprendre ses dossiers—ne peut pas se vaincre. Elle arrache des mains de Serval une lettre où celui-ci recommande le hideux Brévannes et se porte garant de sa loyauté. Pas ça! Pas ça! Renée Serval est chassée: les deux êtres d’élite qui se sont rencontrés par hasard et prédestination, seront heureux l’un par l’autre, l’un pour l’autre—et pour la bonté, la force, la patrie et l’humanité.
Ils sont venus à cette félicité par le plus long. C’est que M. Pierre Berton ne nous a fait grâce d’aucun développement, d’aucune habileté, d’aucun rebondissement: il a trop de métier—et est trop du métier.