Cette comédie est admirablement montée, habillée et déshabillée. MM. Porel et Peter Carin ont, à leur ordinaire, fait des prodiges; les décors sont fastueux, les chapeaux fantastiques, les meubles à souhait. M. Louis Gauthier fait un Maurice Dubourg étrangement veule et inexistant, c’est une merveille d’abnégation. M. Joffre est un financier terriblement commun et vorace; M. Levesque, une sorte de rosse dévouée, cordiale et parfaite; M. Larmandie porte avec aisance une barbe immense et représente crânement le dernier des pleutres; M. Lérand (auquel on fait décidément trop de rôles sur mesure) est un vieux baron délicieux de naturel, de comique inconscient et de tenue; M. Mauloy (Guernol) fait tout ce qu’il peut, non sans trémolos, d’un personnage odieux, auquel il ne manque même pas le ridicule d’avoir un reste de cœur noyé dans la pire fatuité.
Pour sa rentrée, Mlle Yvonne de Bray (Marcelle Dubourg) a été charmante, évaporée, garçonnière, mutine, taquine, indignée, écroulée et tendre, Mlle Dherblay, gentiment insupportable; Mlle Lola Noyr est très amusante en baronne curieuse, indulgente et bavarde, et Mlle Ellen Andrée très touchante, très juste d’accent et de cœur dans un rôle de confidente active et sacrifiée. Pour Mme Jeanne Rolly (Renée), elle s’est donnée toute. Éclatante de santé, de franchise, de simplicité attendrie et passionnée, maternelle et fraternelle, noyée d’ironie, écrasante de mépris, elle a été toute vie et toute joie dans l’attaque, dans la riposte, dans la façon de se refuser, de s’offrir et de se donner.
COMÉDIE-FRANÇAISE.—Connais-toi, pièce en trois actes, en prose, de M. Paul Hervieu.
Depuis les quelque vingt-cinq ans que M. Paul Hervieu, délaissant la fantaisie satirique, nous offre des peintures profondes et cruelles de mœurs et de caractères qui n’en sont pas, depuis quinze ans qu’il exerce au théâtre le plus généreux et le plus sévère apostolat, il nous a accoutumés à des titres simples et orgueilleux, d’une majesté antique. Tout le monde se souvient de Peints par eux-mêmes, des Tenailles, de la Loi de l’homme, de la Course du flambeau. En inscrivant la terrible formule de Socrate en tête de sa nouvelle pièce, l’auteur de Diogène le chien n’a pas eu la prétention de résoudre un problème impossible. Une vie entière n’y suffit point et Hegel ne l’a que trop prouvé.
Fidèle à son principe strict et hautain, Paul Hervieu nous a mis en face d’un cas de conscience qu’il a traité avec cette éclatante sobriété, avec cette tendresse et cette rigueur, cette pitié mathématique dont il garde le secret.
Voyons l’hypothèse, le schéma, la crise dont il tire le drame et la démonstration.
Jeune divisionnaire, c’est-à-dire assez vieil homme, le général de Sibéran est une barre de fer étoilée. Il a toujours douté de tout, sauf de soi, de ce qui l’environne et de ce qu’il touche. Il est le centre du monde, tout héroïsme, toute droiture, tout orgueil. Il ne veut vivre que sur l’admiration et la reconnaissance, dans une apothéose et un rayonnement. C’est une idole qui s’adore elle-même et qui se sacrifie des victimes, sans s’en apercevoir. Il a épousé, en secondes noces, une jeune fille sans fortune qu’il a accablée de bienfaits dont il ne cesse de lui faire sentir le poids. Il a, un soir de grève, recueilli un orphelin dont il avait peut-être tué le père sur une barricade et qu’il a conservé auprès de lui comme officier d’ordonnance pour mieux le surveiller et parce qu’il redoute que, échappant à son émanation, ce lieutenant Pavail retourne à ses instincts, à son atavique vomissement d’anarchie. Or, ce jour-là, le général débouche dans le salon de sa femme, au paroxysme de l’indignation. Au cours d’une promenade avec son cousin Doucières, qui est son hôte, il a vu une femme s’enfuir de la maison de Pavail: elle a perdu un gant que Doucières a ramassé—et c’était le gant de Mme Doucières. C’est abominable! Clarisse de Sibéran est atterrée: Pavail venait de lui devenir très sympathique en raison de leur commun servage. Et quand Anna Doucières confirme et avoue son imprudence, Clarisse est très malheureuse et fort irritée. Mais voici l’infortuné mari et le général. Doucières, accablé et pantelant, voudrait pardonner, ramasser des morceaux de bonheur. Fi donc! Sibéran se cabre. C’est à lui, à sa famille que l’injure a été faite. Sa femme à lui ne pourra plus voir la coupable et l’époux trop indulgent. Il faut divorcer. La mort dans l’âme, Doucières divorcera. Le général le félicite. Et quant à Pavail!...
Le voilà, Pavail. Et il en prend pour son grade, le séducteur! Sibéran ne mâche pas les mots: abus de confiance, vol qualifié! Le lieutenant va se révolter, mais il est brisé par son chef: il ira au Tonkin. Il est resté seul pour écrire la lettre qui l’exilera, quand Clarisse entre, dédaigneuse. Pourquoi lui avoir fait, le matin, de fausses confidences! Pavail sent tout son courage l’abandonner: le coupable, si coupable il y a, ce n’est pas lui, c’est son camarade d’enfance, son frère d’élection, le propre fils du général, Jean. Il veut bien souffrir, mais encourir le mépris de Clarisse, jamais! Et, peu à peu, l’aveu lui vient aux lèvres: s’il est resté jusqu’ici, c’est qu’il aimait la générale, d’un amour triste de captif à captive, puis d’une passion fervente; il peut le dire puisqu’il s’en va, puisqu’il ne reviendra pas. Clarisse s’abandonne, se ressaisit, domine son trouble: elle ne pleurera que lorsque Pavail sera parti. Voici les coupables: la frivole Anna, d’abord, qui a laissé accuser un innocent parce que c’était ainsi, et qui n’a pas donné de nom parce qu’on ne lui en demandait pas—et, au reste, il n’y avait pas de quoi fouetter un chat; puis Jean, vibrant, qui brûle de se dénoncer. En vain Clarisse l’objurgue, en voulant détourner de soi le danger qu’est la présence de Pavail. Au général abasourdi, défaillant de honte et de colère, Jean se confesse, atteste sa faute, demande un châtiment. Sibéran, malgré soi, est plus mou envers son fils. Jean lui fait remarquer son changement d’opinion, puis il se monte; son crime, il le réparera: il épousera Anna. Le général n’en croit ni ses yeux, ni ses oreilles: il éclate de fureur. Sa hautaine chasteté, son affreuse vertu, son démon de devoir et d’honneur vont le tuer. Non! Il est promis à un pire destin.
Le soir est tombé. Anna et Jean se voient un instant, juste le temps de s’apercevoir qu’ils ne sont pas faits l’un pour l’autre et que leur flamme était une flammèche de rien du tout. La vraie flamme, la voici, dévastatrice. C’est Pavail qui se précipite à l’assaut de Clarisse, qui reste, qui restera. Jamais! Jamais! Clarisse, en une grande vague de sincérité et de dignité, convient qu’elle l’aime déjà, qu’elle l’aimera, mais pas de partage! A l’heure où elle sera sûre de son cœur et de l’éternité, elle ira rejoindre pour toujours son élu, dans la misère et le besoin. Le lieutenant veut un gage, un triste gage, un baiser. A l’instant de l’échange du serment et des deux âmes, le général paraît. Un hoquet, un sursaut, la folie: Sibéran va écraser d’un bronze massif le couple injurieux, mais après un simulacre de lutte, il lâche son arme et chasse Pavail que Mme de Sibéran laisse aller: elle le rejoindra.