THÉATRE DU VAUDEVILLE.—L’Ex, comédie en quatre actes, de M. Léon Gandillot.
Le bon Léon Gandillot a été quelque temps, avant Georges Feydeau, le Napoléon du vaudeville: il régnait sur Déjazet, Cluny et autres lieux de haulte gresse; il était dieu du rire—et Francisque Sarcey était son prophète. Grand, gros et rond, la main tendue, le sourire franc, le cœur droit, sûr et pur, il incarnait la saine et folle joie, la loyauté et l’espérance. C’était—et c’est encore—le meilleur des conseillers et des amis, la crème des hommes et des âmes.
Avec l’âge, l’auteur des Femmes collantes connut la lassitude des succès faciles. Une teinte d’amertume, de tendresse et de mélancolie le haussa à la comédie sentimentale et, dans ce délicieux et dolent Vers l’Amour, nous connûmes, il y a quatre ans, un peintre qui faisait «le tour du lac», au Bois, par en-dessous. Hier, la pièce que représenta le théâtre du Vaudeville nous parla encore d’un suicide, au moins, mais nous ne le vîmes pas. Les quatre actes de l’Ex ne sont cependant point exempts de tristesse: la trop grande conscience de M. Gandillot les a bourrés de détails psychologiques et pittoresques, de couplets et d’épisodes qui s’emboîtent mal et ne se rejoignent pas, de mille détails exquis et peu en place, de mots comme plaqués qui traversent l’action sans la faire rebondir, qui amènent des lenteurs, du papillonnement et jusqu’à une certaine gêne, de-ci de-là.
Le thème initial est ingénieux et joli, avec un rien de sublime: il s’agit d’une maîtresse d’hier, encore aimante, et qui assure le bonheur de son ancien soupirant en dissipant le malentendu qui existe entre sa jeune épouse et lui, qui leur apprend, si j’ose dire, à se connaître, à s’éprendre et à se prendre, qui joue le rôle d’une belle-mère ou d’une mère expérimentée, morale et providentielle à l’orée d’une nuit de noces passionnée et sans fin. C’est tout sacrifice—si je ne me trompe.
Ce pouvait être le plus fin, le plus émouvant, le plus exquis proverbe en un acte. C’est une comédie en quatre actes. Voyons.
L’Ex s’appelle Renée. Comédienne réputée et inégale, elle ne se console pas du mariage de son amant officiel, Maurice Dubourg. Elle résiste aux sollicitations de ses amis plus ou moins désintéressés, qu’elle traite, en attendant, et qui, par délicatesse, pour n’être pas les hôtes et les obligés d’une femme seule, lui offrent, qui un prince russe ou un Jeune-Turc, qui leur propre personne et leur fortune plus ou moins propre. Mais voici l’ancien seigneur et maître, Maurice, qui s’est échappé d’une soirée, à côté. Il n’est pas heureux: sa femme, une jeune fille du meilleur monde et, naturellement, très mal élevée, ne l’aime pas, l’humilie, le rabroue et ne fait nulle attention à lui. L’excellente Renée tâche à le consoler, à l’éduquer, lui apprend des gestes et des attitudes. Mais cela ne suffit pas: elle excitera la jalousie de la jeune Mme Dubourg, demain, à l’exposition du mobilier d’une cocotte qui s’est suicidée—et les époux, grâce à elle, seront réunis.
Ça ne tourne pas aussi bien qu’on le croyait: Marcelle Dubourg est une pimbêche insolente et presque vicieuse: dans sa visite aux reliques de la petite courtisane morte d’amour, elle est en compagnie, flirte, plaisante, fait l’esprit fort. En apercevant Renée, elle se présente, présente ses amies: c’est un assaut de compliments, d’abord, d’allusions, d’insolences, ensuite, un tournoi entre le monde et le demi-monde où le monde, tout court, reçoit son paquet. On se sépare fraîchement. Mais Renée a vu rôder autour des jupes, pardon! du fourreau de Marcelle Dubourg le terrible, inévitable et fatal Guernoli; elle a surpris une provocation, des gestes d’intelligence et ne veut pas que Maurice soit cocu; elle prie le susdit Guernol de lui venir parler le soir même.
Renée entre dans son cabinet de toilette, accompagnée du vieux banquier Vaudieu, sigisbée impatient—et qui annonce sa flamme toute proche et son actif retour. Elle reçoit Maurice, plus accablé que jamais, et qui ne se dégèle pas en la voyant se déshabiller, en l’aidant, même, à enlever des épingles ou à dénouer des cordons. Elle s’exaspère de son échec, de l’inefficacité de sa beauté dénudée et met en garde le triste époux contre l’irrésistible Guernol. Mais cette jeune ganache de Dubourg hausse les épaules: ah! oui, Guernol! Renée en parle parce qu’elle a été sa maîtresse, elle! Et il s’en va: c’est Guernol qui entre. Ça ne devrait pas traîner: ça traîne. Ce bellâtre est un escroc: il a emprunté violemment vingt mille francs à Renée et ne fait la cour à Mme Dubourg que pour son argent: il a besoin de deux cent mille francs pour une affaire de tramways en Amérique. Et, par mépris, pour sauver la femme de son ex-amant, par une reprise des sens aussi, Renée fait partager sa couche au Guernol-Adonis qui, heureux, désarmera.
Mais Marcelle Dubourg a suivi son époux, elle l’a vu entrer chez Renée, où il a séjourné. Pour se venger, elle vient chez Guernol, elle s’offre, se donne à lui. Ce séducteur est obligé de céder, il embrasse la belle. Ce baiser la rend à elle-même, à son horreur; elle se débat, trop tard! Non! Renée vient, se venge des dédains passés, la flagelle de son dégoût, puis la sauve. Et Maurice peut venir, interroger, menacer, s’affaler en larmes: le blanc repentir de sa moitié reconquise, les paroles de paix, de conciliation, de savante humanité de l’Ex arrangeront les pires choses: toutes et tous seront heureux.