Et le peintre, resté seul, tout seul, enferme le gant qui est l’unique souvenir de Margot, et, après un silence infini, reprend ses pinceaux, puisque, dans la détresse comme en tout, il faut toujours faire quelque chose. Dans sa tendresse lasse et résignée, il ajoute: «Ça vaut peut-être mieux ainsi!»

Je n’ai pu donner une idée, dans ce résumé, de la fantaisie, de l’observation, de la vérité ornée et nue de cette pièce au titre familier, d’un fonds mélancolique et résigné, de forme tantôt élégamment lâchée, tantôt forcenément recherchée, toujours vivante et pittoresque, en relief et en nuances, en trouvailles. «Comme c’est cela!» a-t-on envie de dire à chaque phrase—ou presque. La misanthropie plutôt misogyne de Georges Courteline, la pitié pour les femmes de Pierre Wolff se sont fondues en une teinte d’amertume amusée; les gens ne sont ni bons ni mauvais; à part Lavernié, qui est héroïque, il y a une petite dinde, Margot, faite pour être bécotée et martyrisée sans s’en apercevoir; un mufle, Lauriane, qui finit par être touchant: c’est la vie.

Margot, c’est Mlle Desclos, exquise, dolente, simple dans la trahison et le triomphe; Lauriane, c’est Galipaux, grotesque, trépidant, âcre, pitoyable, parfait de suffisance, d’aplatissement et de crédulité douloureuse et volontaire; Guitry est un Lavernié sincère, protecteur, tendre, plein d’autorité et de tristesse contenue; Mme Marguerite Caron est suffisamment odieuse en maîtresse jalouse; Mme C. Delys, magistrale en servante apeurée et bousculée; enfin, M. Berthier dresse une ample silhouette de pêcheur à la ligne vermeil, barbu, vaseux, inoubliable.

Pour accompagner ce problème psychologique très attendu et très applaudi, M. Guitry a remonté le Juif polonais, qui a hérissé les cheveux de plusieurs générations. Je ne relate le sujet que pour le plaisir de ressasser une belle et morale histoire. C’est une salle d’auberge de la vieille Alsace. Le vent, au dehors, et la neige font rage. On parle des fiançailles de la fille de la maison avec le bel et jeune maréchal des logis de gendarmerie Christian; on parle du froid, de la tempête qui rappellent un hiver semblable, il y a quinze ans, resté mémorable par l’assassinat d’un juif polonais qui vint dans cette auberge, dit: «La paix soit avec vous, bonnes gens!» et qu’on ne revit plus. En fumant leurs pipes, les braves consommateurs font l’éloge du propriétaire de l’auberge, le bourgmestre Mathis, qui est à la ville. Il revient, formidable, cordial, s’ébroue, parle d’un magicien—un songeur—qu’il a vu là-bas, qui fait avouer leurs secrets aux gens qu’il endort. Lui, il n’a pas voulu être endormi. Le vent, qui redouble, fait reparler du juif polonais: c’est le seul mystère du pays. Le bourgmestre met les bouchées triples et les coups de vin blanc aussi. Là-dessus, sur une bourrasque, la porte s’ouvre: un juif polonais entre, dit: «La paix soit avec vous!» Les clients se lèvent, hagards: Mathis s’abat, roide.

Il n’est pas mort malheureusement. Au deuxième acte, abêti et se raidissant, il résiste au médecin et veut le mariage immédiat de sa fille Annette et du gendarme Christian. Il compte l’or de la dot, mais un bruit de grelots—les grelots du cheval du juif—couvre le bruit de l’or, couvrira la parole du notaire pendant le contrat, couvrira les chants, les chansons, la musique, les danses mêmes—et pourtant, des bottes de gendarmes et d’Alsaciens!—et le misérable Mathis sent que lui seul entend cet écho gigantesque de malédiction, tâche à se ressaisir, s’abandonne, fait un effort démoniaque et s’enfonce de plus en plus dans l’horreur secrète.

Voici le troisième acte. Les noces s’achèvent. Mathis veut rester seul et s’enferme dans une sorte de réduit d’où l’on n’entendra pas ses cauchemars. Il se couche. Il va dormir. Il dort. Une voix le réveille: «Accusé, vous avez entendu?...» Il n’a rien entendu. Il se retourne sur sa couche, grommelle, ne veut rien savoir. Mais après la voix qui se précise, des ombres apparaissent, qui blanchissent, qui rougissent: c’est un cauchemar! La Cour d’assises! Le président a la tête de son médecin, les juges ont les perruques du siècle passé: dormons, que diable! dormons! Il ne va que trop dormir. Puisqu’il n’avoue pas son crime, le président fait venir le «songeur». Mathis ne veut pas, ne veut pas! Ce n’est pas légal! Mais déjà le songeur est là. Déjà il fait lever Mathis, hypnotisé—déjà!—déjà il a réveillé le Mathis d’autrefois, le jeune Mathis, et lui fait revivre la nuit maudite d’il y a quinze ans! Et, les yeux fermés, l’aubergiste se retrouve—et se perd. Des mots, des râles révèlent sa détresse d’homme endetté, sur le point d’être jeté à la rue, sa tentation en voyant la ceinture pleine d’or du juif, ses hésitations, sa détermination scélérate, sa poursuite, ses arrêts, l’acte, l’acte abominable et sauvage et l’enfournement du corps brûlé avec du plâtre, furieusement. Puis, après une condamnation à la pendaison, un peu inutile, ses invités trouvent dans le réduit noir un cadavre écarlate: Mathis est mort de congestion.

—Quelle belle mort! dit quelqu’un; il n’a pas souffert!

Le bourgmestre sera inhumé avec honneur: sa fille et son gendre feront souche de petits gendarmes, tous plus gentils et plus honnêtes les uns que les autres.

Ce drame sobre et affreux est plein de cette bonhomie savoureuse de notre pauvre Alsace: ce ne sont que des braves gens. Il est joué excellemment. Mme Dux est une épouse dévouée et exquisement effacée; Mlle Blanche Denêge porte délicieusement le tablier rouge et le bonnet doré nationaux; M. Magnier arbore avec élégance un uniforme d’ailleurs faux et un sabre allemand; MM. A. Dubosc, Angély, Mosnier, Berthier et Collen sont parfaits d’accent, de pittoresque et ont les perruques, les chapeaux ou les pipes les plus inénarrables, les plus sympathiques et les plus nature.

Mais c’est la soirée de Lucien Guitry. On sait la coquetterie qu’a ce grand maître de la veulerie contemporaine et du nonchaloir, d’interpréter, de temps en temps, les rôles les plus épuisants. Ici, il s’est surpassé. Depuis son entrée, au premier acte, en burgrave d’auberge, tout puissant et toute considération, il révèle, il accuse l’inquiétude, l’angoisse, la résistance; c’est un drame intime qui se multiplie, qui semble s’apaiser, qui reprend, qui gagne, qui passe la rampe et qui étreint tous les spectateurs; pas de cris, pas de soupirs, pas d’effets d’yeux: des contractions de visage, une pesanteur de pas, une lippe: c’est terrible! A l’acte du cauchemar, Guitry ne se livre pas. Il a des plaintes de gorge qui ne sortent pas, des détresses de bras pas appuyées, de petits refus d’enfant qui va être grondé. Puis, quand il est contraint à la confession, quand il conte son histoire, ce n’est plus du récit, c’est presque de la pantomime, avec des paroles d’outre-tombe: ah! son expression de la tentation, du besoin, son effort pour ne pas tuer, les reflets de bonté qui transparaissent sous sa face et jusqu’en son rictus désespéré lorsqu’il croît que le crime est impossible, ses gestes d’aveugle pour tâter s’il y a des pistolets dans le traîneau du juif, l’âpre volupté qu’il a de laver, dans la bonne neige blanche, ses mains de sang et son visage en feu! Ce n’est pas du théâtre, c’est de la vie—et quelle vie! Il a l’air de ne pas se donner: il ne clame pas. On croit que c’est fait avec rien. Il ne s’agit que de flamme intérieure... Lucien Guitry est incomparable. Son triomphe aussi.