Pour Lucien Guitry et Berthe Bady, ils se sont surpassés: Guitry a été inouï de colère, de furie, de violence, de maîtrise de soi, de ressentiment et de renoncement final. Bady, d’abord pâmée de nouveauté et d’amour inconnu, puis courbée de terreur tâchant à s’étourdir, ivre de silence et de désir d’ignorance, a été toute l’angoisse, toutes les tortures: c’est la fièvre et l’insomnie qui tâchent à sourire et à mourir, à disparaître, à s’évanouir en une fumée sans traces. Pierre Magnier est un rasta suffisamment fatal et miteux. Enfin, il faut citer M. Angély qui, dans un rôle de loup de mer phraseur, reproduit exactement le physique du regretté amiral Pottier, sans en avoir, malheureusement pour les oreilles délicates, le savoureux vocabulaire.

THÉATRE DE LA RENAISSANCE.—J’en ai plein le dos, de Margot! comédie en deux actes, de MM. Georges Courteline et Pierre Wolff; le Juif polonais, drame en trois actes, d’Erckmann-Chatrian.

C’est dans la banlieue. Le sieur Lauriane, rond-de-cuir laid, aigri, tâtillon, vaniteux et plat, accable de piqûres d’épingle, d’injures et d’outrages sa jeune compagne, la charmante Margot. Une déception terrible—il n’a pas eu les palmes académiques—le rend plus grossier et plus injuste que jamais. Margot s’en va. Le peintre Lavernié prend la défense de la pauvre enfant. Lauriane s’énerve de plus en plus, lâche sa bile et son fiel. «J’en ai plein le dos de Margot! Elle te plaît? Prends-la! Tu me feras plaisir!» Et il va prendre le café à côté. Margot revient, les yeux rouges, conte sa pauvre vie de chien battu, d’honnête fille sans volonté, avoue qu’elle n’aime pas son amant et qu’elle aime quelqu’un.

«Qui?» demande Lavernié déjà attendri et qui ne résiste que par honneur. Elle ne répond pas, s’en va, revient et tombe dans les bras du peintre.

Au deuxième acte, nous sommes dans l’atelier du peintre Lavernié. Margot est là comme chez elle, câline, délicieuse, un peu gourde. Du monde arrive: elle se cache. Ce n’est que Lauriane. Il se plaint de ne plus voir son vieil ami. Le peintre se dérobe, s’excuse, puis, tout à trac, clame qu’il est l’amant de Margot. C’est très drôle! Le rond-de-cuir, si j’ose dire, tape sur les cuisses et s’en va. Mais il revient, terrible. Une femme jalouse a confirmé la nouvelle. C’est vrai! c’est trop vrai!

—De quoi te plains-tu? dit Lavernié. Tu me l’as donnée.

—Moi! moi!

La scène entre les deux hommes—deux amis de trente-cinq ans—serait pénible sans la dignité triste du peintre et la pleutrerie aiguë de Lauriane. Lavernié interdit à celui-ci de toucher à Margot et les laisse en tête à tête. Lauriane accuse, geint, menace, supplie la pauvre fille de plus en plus silencieuse. Enfin, après un tas de fausses sorties, il lui propose de l’épouser. Et Margot se décide. Elle le suivra parce qu’elle finirait bien par le suivre. Autant tout de suite que plus tard: elle n’a pas de volonté. Et le pauvre Lavernié revient pour les voir partir. Le cœur gros, il a le dernier héroïsme de mentir, de jurer qu’il n’a jamais été qu’un frère pour la future épouse.

—Parbleu, dit Lauriane, je le savais!