THÉATRE DE LA RENAISSANCE.—Le Scandale, pièce en quatre actes, de M. Henry Bataille.
Triomphe! triomphe! Toute une salle angoissée, haletante, secouée d’émotion et d’admiration; des affres et des larmes; un enthousiasme pleurant, saignant, profond, unanime, tel est le bilan de la soirée de la Renaissance. Poète d’intimité, de secret et de mystère, peintre d’âmes voilées, déchiffreur de cœurs troubles, réaliste d’idéal, brutal et délicat, M. Henry Bataille vient de donner son œuvre la plus décisive, la plus simple et la plus artiste, la plus cruelle et la plus tendre.
C’est qu’il a bien situé son drame, en décors et en cœurs et que, de l’aventure la plus banale, il a su tirer les effets les plus éloquents et les plus inattendus, qu’il a fait de la souffrance, de la vie, de l’horreur, de l’inconscient. Et la fatalité prend, sous sa plume, un petit air provincial qui ne nuit en rien à sa réputation à elle, et à sa toute-puissante autorité.
Les Férioul et leurs enfants font une saison à Luchon. Maurice Férioul s’amuse de la cure, du jeu de ses amis: décoré, maire, conseiller général, peut-être quinquagénaire, il va être sénateur. Sa femme, Charlotte, dans l’émoi inassouvi de la trentaine, se laisse aller aux séductions, à l’inconnu, à la tristesse d’un Moldo-Valaque, à la moustache noire, aux yeux de nuit, aux dents de lait, au teint et aux mains de bistre. Ce n’a pas été sans remords: elle adore son mari et songe à lui dans les plus criminelles étreintes. Hé! que faire contre les soirs bleutés, les massifs, les pièces d’eau, les musiques, les flammes de Bengale, les feux d’artifice, dans un décor sensuel et sentimental (il est de Jusseaume)? Mais le bel exotique n’a plus son étrangeté et son charme (c’est tout un); il se plaint d’ennuis plus matériels que psychologiques; il accepte une bague de diamant—et Charlotte Férioul, abîmée de dégoût, de désespoir et de honte, fait mine—pour son mari et ses amis—de chercher à terre—et plus bas—le bijou perdu.
Au deuxième acte, elle est revenue chez elle, à Grasse, avec les siens, précipitamment. Son mari s’occupe largement, ensemble, de son industrie-fée de parfums qui jaillissent des fleurs en trombes (et qui a été si joliment chantée par Maeterlinck) et de sa candidature au Sénat. Charlotte, elle, ne vit plus. Le Roumain Artanezzo l’accable de lettres: il a abusé de son nom auprès de son bijoutier Herschenn; il est là, il va voir Maurice Férioul. Malgré tous les efforts de Charlotte, les deux hommes se voient. Charlotte devient folle: elle tâche à deviner les paroles qui s’échangent derrière la porte entre le maître-chanteur et l’époux; elle tâche à s’étourdir; elle écoute, elle devient plus folle encore. Les deux hommes ressortent: elle ne reçoit pas le coup d’œil du mari trompé qu’elle attendait et dont elle mourrait; il ne s’est rien passé! L’angoisse durera! Et Artanezzo, qui a encore une lueur de chevalerie dans son atrocité, lui rend ses lettres, toutes ses lettres: il a pour elle de la reconnaissance et de l’amour; perdu pour perdu—il est dénoncé par le bijoutier qu’il a battu en l’honneur de Charlotte—il veut finir en beauté.
Mais, au trois, la fatalité fait son apparition. Herschenn a fait arrêter Artanezzo, à Paris, et a fait citer Charlotte comme témoin. Heureusement, le greffier Parizot a apporté les citations en catimini. De plus en plus mourante, Mme Férioul va partir pour le tribunal, sous prétexte de voir sa mère malade. Mais Férioul entre: il n’est plus un brave homme neutre et ambitieux; c’est un monstre de force, d’énergie, de jalousie. Avec tous les moyens: peur physique, peur morale, ruine des siens, il arrache son secret au malheureux Parizot. Il lui a juré d’être calme, de ne rien faire! Ah! ah! ah! beau serment! Il est envahi, il déborde de dégoût! Le parfum de sa femme, le papier de sa femme! Horreur! Il veut une exécution publique: il appelle sa mère, ses enfants, l’institutrice, les valets, les servantes; il va faire une exécution publique, chasser, tuer l’épouse indigne, la mère infâme. Ici le public commençait à protester. Mais quand, tous et toutes rassemblés, la triste Charlotte, prise par Férioul à bout de poings et amenée au centre du groupe, échevelée, verte, démente, on a vu le mari la lâcher, hésiter et, après avoir crié, d’une voix tonnante, d’une voix d’agonie de bataille: «Il y a...», devenir pourpre et proférer, en montrant son fils: «Il y a que ce gaillard-là va recevoir la fessée; il a été chassé du lycée!», lorsqu’on a vu ce géant faire front contre sa colère, apaiser en lui la bête hurlante et sanglante, toute la salle a été saisie d’une admiration où il y avait un respect, une sympathie croissante, le passage de la divine pitié et de la plus divine douleur; ç’a été plus grand et plus haut que le théâtre: c’était de la vie humaine, stoïque et évangélique, où il y avait du sang et l’essence même de l’héroïsme et de l’abnégation.
Un autre se fût arrêté là, sur cet effet sans égal. Henry Bataille a joué la difficulté. Son quatrième acte est sans horreur. Pour attendre la misérable Charlotte, qui a été témoigner à Paris, Maurice Férioul a organisé une fête d’enfants, voit un enfant qui est peut-être le sien, une jeune femme qui a été sa maîtresse, réfléchit—il n’a pas dormi—et fait pénitence en soi-même. Mais le scandale a éclaté: on en a jasé, on en a écrit; le journal local en est plein, le préfet s’en inquiète, vient, demande au candidat de divorcer. Le mari chasse le préfet et se démet de tous ses emplois, de toutes ses ambitions. Et la triste épouse revient, anéantie. Le fils et la mère ont juré de ne lui pas faire dure mine. Mais, après des propos menus, comment l’époux ferait-il taire ses yeux? Charlotte les voit enfin, ces yeux qu’elle redoutait depuis si longtemps. Elle comprend. Il sait: «Tue-moi! Tue-moi!» gémit-elle. Férioul ne la tuera pas. Il injurie et maudit un peu, puis, dans la ruine de sa vie, il cherche, pour sa femme accablée et pantelante, des mots qui lui viennent lentement, difficilement, du ciel et de plus haut, et où il est question de paix, de pardon, plus tard... plus tard... Mais Charlotte n’entend plus: la fatigue, la douleur l’ont couchée; elle dort... Et Maurice la laisse dormir.
Il n’est pas de fin plus douloureuse et plus belle. Terminer en sourdine cette œuvre de terreur et de violence, c’est du plus grand art, c’est de l’art de l’auteur de la Chambre blanche. Et c’est un peu de repos dans l’horreur.
M. Bataille a des interprètes sans reproche et non sans gloire. Dans un rôle épisodique à émotion et à assent, Mlle Desclos a été exquise. Mme Marie Samary est une mère Férioul despotique et tendre, une octogénaire sur la brèche qui a des proverbes, de la poigne et du cœur.
Mmes Delys, Syntis, Barella, Gravier et Clarens, arborent, non sans pittoresque ou éloquence, des coiffes et des chapeaux de couleurs. M. André Dubosc est un jeune médecin très dévoué; M. Mosnier un préfet plein de zèle; MM. Berthier, Collen et Trévoux incarnent, avec dévouement, des personnages plus épisodiques les uns que les autres. M. Armand Bour est tout à fait remarquable dans le rôle du greffier Parizot: sa sobriété, sa simplicité, son dévouement, son héroïsme humble et bonhomme tout en lui est une merveille de composition.