Il l’a suivi. C’est l’enfer. Siska a un amant qui l’entretient. Kobus ne le sait pas. Il l’apprend, grâce à la servante Katje. Et comme ce noble seigneur revient à contre-temps, le pauvre Kobus est bien obligé de le tuer, à l’aide d’un couteau qui lui est prêté par l’inépuisable Dirck.

Il a fallu fuir. On est dans les dunes: la compagnie est un peu mêlée. Ce ne sont que contrebandiers, routiers, anciens soldats devenus coupe-bourses, coupe-jarrets et un peu mieux. Ils ont une certaine considération pour ce trio, Siska, Dirck, Kobus qui n’est pas causeur, mais qui a le prestige de la potence méritée et peut-être proche. Mais Kobus a des remords, Siska a un sentiment nouveau et ardent pour le capitaine des mauvais garçons—et Dirck l’envie de sauver Kobus. Siska fait une déclaration au susdit capitaine qui ne fait pas le dégoûté et l’emmène avec ses hommes, à l’aventure, aux aventures, sur une felouque, pendant que Kobus se démène et que le providentiel Dirck reçoit, au bon endroit, une balle qui n’était pas pour lui.

Et c’est le retour de l’enfant prodigue. La tendre Lisbeth et le bon Balthazar s’inquiètent du fils, du fiancé disparu. Mais le voici: hâve, déguenillé tremblant, il se glisse dans la nuit. Il amène le divin Dirck qui est mourant, qui prend pour lui le crime de Kobus, signe d’une main défaillante, son aveu, fait jurer au jeune homme qu’il sera un meunier incomparable et un peintre de génie et expire en beauté, dans la paix de l’aurore immense et rayonnante au-dessus de l’eau calme et souple—cette route d’émeraude qu’il s’agit de descendre ou de remonter.

Voilà l’épisode. Il est serti, gemmé, orfévré des mille caresses verbales, de tous les trésors d’horreur, de grâce, d’éloquence et d’habileté, de la splendeur infinie, de la virtuosité échevelée et sûre de l’auteur de Don Quichotte et de Miarka. Peut-être y a-t-il un peu trop de rhétorique et d’artifice. Peut-être la prose harmonieuse et sans apprêt du brave Demolder eût-elle mieux convenu, en sa mollesse plastique, à cette histoire à la fois naïve, cynique et morale, que le vers, malgré soi ambitieux, roide et d’une majesté romantique. Et puis le romancier de la Route d’émeraude a ses sujets dans le sang: il y met tout son cœur: c’est sa race, ce sont ses aïeux, ses parents, ses proches. Quoi qu’il en ait, Jean Richepin est assez loin de ses héros et dans ses pires—et ses meilleurs—emportements lyriques, on décèle quelque froideur et une trop constante application: pour un peu, cela ressemblerait à un magnifique et miraculeux devoir, mais, tout de même, à un devoir.

C’est que l’improvisateur incomparable, le magicien de lettres au sang éclatant, à la verve épanouie, au cœur débordant, a eu la coquetterie d’aller butiner dans un jardin qu’il ne connaissait pas bien, loin de sa Touranie coutumière, de sa Rome admirable, de son Espagne et de ses mers personnelles. Le succès est vif, les bravos saluent les couplets et les formules; les vers, bien frappés, retentissent; les décors et les périodes, en couleurs et en nuances, sont applaudis et acclamés: pourtant, il faut le dire, cette pièce a été écoutée avec plus de déférence que d’enthousiasme.

La faute en est un peu à l’interprétation.

L’excellente troupe du Vaudeville se signale unanimement par sa parfaite inaptitude à dire le vers. M. Gauthier, étonnamment jeune, dolent et vibrant, M. Lérand, éloquent, majestueux, inspiré et mélancolique, M. Joffre, bonhomme chaleureux, angoissé et parfait, le violent et rond Bouthors, M. Vial, très remarquable d’attitude, de dignité et de composition, M. Ferré, prévôt très bien habillé, émouvant et ému, M. Bert, joliment sinistre; M. Juvenet, élégant et bien disant en un rôle ingrat, et tant d’autres—ils sont cinquante—luttent d’ardeur et de sincérité. Mlle Carèze est charmante et touchante; Mmes Renée Bussy, Cécile Caron et Ellen-Andrée silhouettent massivement, adroitement, artistement, des commères dodues, criardes et moustachues.

Quant à Mme Madeleine Carlier, il n’a pas semblé qu’elle fût la Siska rêvée. Belle à faire peur, elle manque de fatalité et, en dépit de sa bonne volonté, elle n’a pas eu l’horreur et la séduction d’une Espagnole un peu gitane qui n’a que des sens et pas de cœur. Ce n’est pas un défaut: elle a trop de vertu. Enfin Louis Decori n’a pas à être loué. Il joue de toute son âme un rôle fait à sa taille. Il est mieux que l’acteur ordinaire des drames de Richepin: il en est l’âme, le soutènement, le pilotis. Il est l’outrance, le dévouement, le mauvais garçon sublime, la fantaisie et le regret: il est même—c’est un nouvel aspect—le repentir.

Et ce récit dialogué, simple, à peine sanglant et qui finit bien, dans de beaux décors, apportera à M. Jean Richepin un écho boulevardier et répété de l’apothéose verte qu’il connut, après une autre «route d’émeraude» accomplie, il y a quinze jours, sous la Coupole.