C’est donc un peu pour moi que je publie ces pages lointaines et auxquelles Maurice de Brunoff, prince-né des éditeurs volontaires, donne une somptueuse et spontanée hospitalité. Il ne me déplaît pas de revivre des heures diverses et des batailles contraires où flotta mon vain fanion d’arbitre (car c’est le public seul qui décide), de revivre de grandes et rares victoires et de me rappeler que j’en fus et que mon témoignage ne fit pas tort à l’événement. J’éprouve une douceur aussi à reconnaître mes enfants, à mettre mon nom au fronton d’une œuvre au jour le jour où j’ai laissé, malgré tout, quelque chose de moi-même, et des années et du sang et de la fièvre.

Ajouterai-je que, à une époque où un chacun réunit en recueil ses appréciations de ceci ou de ça, je ne pouvais pas, pour mes camarades de province, encourir le reproche d’avoir sommeillé mon saoul tant de soirs et de nuits où j’eus dure veillée? Et il m’est si agréable de nouer, en bouquet, les trop légitimes fleurs, fanées et éternelles, que je décernai, dans des épithètes à renversement, à des auteurs, à des artistes interchangeables et immuables!

La parade a assez duré, le boniment aussi. Vous trouverez, mes enfants, dans un autre tome prochain, plus direct et plus intime, mes idées sur le théâtre. Ici, je conte, je conte. C’est de l’histoire et de la vie!

Ernest La Jeunesse.
28 août 1913.

THÉATRE DU VAUDEVILLE.—La Route d’Emeraude, drame en cinq parties, de M. Jean Richepin, d’après le roman de M. Eugène Demolder.

Tout rond, tout rose, tout simple et tout bon, M. Eugène Demolder est la plus riche nature qui soit et ses romans amples et savoureux sont le délice même.

En adaptant à la scène un fragment de la Route d’émeraude M. Jean Richepin a tenu, sans aucun doute, à faire part de son ravissement à des milliers de spectateurs en le traduisant dans ce qu’on appelle la langue des dieux.

Nous somme au XVIIe siècle, en Hollande, dans un de ces braves moulins à eau qui sont—déjà—pittoresques et charmants. Le jeune Kobus roucoule avec sa cousine et fiancée Lisbeth. Mais il n’est pas heureux. Il se murmure et il dit tout haut, en hollandais: Anch’io son pittore! Il est peintre, il se sent peintre, il veut être peintre! Et il en a assez de monter des sacs au grenier. Son père, l’admirable meunier Balthazar, le laisserait bien étudier, quoique d’esprit pratique, si un maître l’assurait de son talent. Et pourtant, les artistes, ça tourne mal si vite! Mais qu’est cela? Miteux, magnifique, rapiécé, empoussiéré, la face pourpre et la plume droite au chapeau roussi, un partisan échappé d’une planche de Callot entre au moulin—comme dans un moulin—demande quelques victuailles à la gentille Lisbeth restée seule. C’est un peintre! Exquisement, la fiancée lui montre les croquis de Kobus. Le drille Dirck s’attendrit, s’exalte, admire. Ce n’est rien! Les compagnons avec lesquels il remonte l’Escaut, le prestigieux maître Frantz Krul lui-même, admirent, admirent, admirent. Krul en ôte son chapeau. Kobus sera peintre: Balthazar le donne à la gloire. Lisbeth s’inquiète bien un peu d’une donzelle débraillée et empanachée qui cabriole et pérore sur une table, mais son fiancé la rassure: cette belle furie lui fait horreur. Et la troupe de l’Art s’en va vers la ville, dans de la musique, augmentée d’une unité—et quelle!

Deuxième partie. Le célèbre Krul termine dans son atelier son tableau des syndics qui posent pesamment, gravement, amusés par la verve du joyeux Dirck. Les élèves jalousent Kobus qui est choyé par le patron. Mais la toile est terminée: on va boire. Kobus demeure pour entendre les cris de dame Krul, avaricieuse et ivrognesse, qui veut l’argent des syndics pour recevoir Rembrandt, qui passe par hasard et qui prononce un couplet merveilleux et inutile sur la douleur, mère de l’art, et sur la ténèbre, source de la nuance, pour recevoir aussi—et il l’attendait—la donzelle qui l’avait dégoûté, au premier acte, et dont, comme de juste, il est devenu l’amant, entre mille. Siska—elle se nomme Siska—en a assez d’être modèle: elle est courtisane aussi. Elle demande à Kobus de l’accompagner dans la Babylone de cette époque, j’ai nommé Amsterdam. En vain Dirck, qui rentre en titubant, veut-il arrêter son jeune ami, son pays: il a beau lui crier qu’il connaît l’abîme, qu’il a vécu toutes ces erreurs, toute cette horreur. Il lui faut laisser partir le jeune homme, fou d’amour. Eh bien, il ne le laissera pas partir: il le suivra.