—Voici des places pour le Gymnase.
—Que joue-t-on?
—L’Ane de Buridan.
—Quand?
—Ce soir, je pense.
Et il ajouta, sans y mettre de cruauté:
—Vous ferez le compte rendu.
J’étais précipité dans la critique dramatique!
Mes enfants, mes enfants, ne vous excitez pas, ne vous révoltez pas, ne criez pas au guet-apens! J’étais prévenu, très vaguement. D’impavides alliés: Jacques Dhur, représentant des couches profondes et de la Nouvelle-Calédonie, Arnold Fordyce, délégué du ciel, Sem, alors ambassadeur du bois de Boulogne et d’autres que je n’oublie point avaient soutenu ma candidature à la succession fugitive du pauvre et grand Catulle avec une chaleur qu’excuse seule la tendresse de la température d’alors. J’avais déjà vu des salles de spectacles, j’avais déjà été joué, notamment par André Antoine, je n’étais plus un enfant (si j’ai jamais cessé de l’être), je trottais l’amble vers mes trente-cinq ans et j’avais été critique dramatique, une fois ou deux, à la Revue blanche, après Lucien Muhlfeld, Léon Blum, Romain Coolus et Alfred Athis, ce qui me crée une ancienneté illustre et légendaire. Le soir de mon entrée en fonctions qui devait être obscure et secrète, j’eus l’unique consolation de parler art militaire avec le commandant Targe. Car—ce n’est pas pour la rime—je n’en menais pas large du tout. Arriver, presque en retard, dans une loge dédaigneuse, la barbe longue, le veston fripé, être zyeuté par une multitude d’élégantes effarouchées, par des tas de fracs sous lesquels bouillonnent des ambitions et des appétits, sentir une sorte d’écume qui froufroute et qui glougloute: «Lui! Lui! Ça! Ça! Pourquoi ça?», être toisé, discuté, exécuté, ça compte pour la retraite, mes enfants, et pour l’instant aussi. Si l’on me fit un peu grâce, c’est que ça ne pouvait pas durer et que j’étais mal habillé. Quelle joie! Je puis confesser ici—c’est si loin—que je n’avais pas eu le temps de mettre mon habit et que le seul vêtement qui m’aille, c’est l’habit noir: j’ai failli naître sous le prince président, un peu avant M. Paul Bourget. Mais le pli était pris: je suis très entêté à faire ce que je ne veux pas faire et ce que je ne devrais pas faire—et ç’a a été si profitable et si facile pour les revuistes et autres garçons de caricature que je n’ai plus aucun remords. J’en suis quitte pour admirer de plus près ma collection de costumes, avec une affection plus jalouse et une science plus secrète—et c’est quelque chose!...
Mais nous parlions d’art dramatique, je crois, et de magistère. Pendant plus de trente mois—je fonderais les trente mois de critique pour faire concurrence à l’anticubiste Adrien Bernheim si je n’avais pas aujourd’hui cinquante-quatre mois de bâtiment et ce n’est pas la classe!—Pendant plus de trente mois, dis-je, je fus sur la brèche et comme l’oiseau sur la branche. Paré du beau nom d’Intérim, d’abord, orgueilleusement anonyme ensuite, je tins gravement dans sa gaine grise un sceptre de critique plus secoué qu’un trône portugais. Je me rendrai cette justice que je fis mon devoir jusqu’au bout—et je continue—avec l’héroïsme le plus simple, sans parler du sourire. Le jour de l’enterrement de mon père, j’assistais à la générale du Bois sacré et, entre deux évanouissements, j’écrivais un compte rendu que Jeanne Granier voulut bien trouver «magnifique», et qui, en tous cas, ne recèle rien de ma lassitude et de ma douleur. D’autres soirs, j’étais absolument mort, en personne, et, si la pièce ne m’a pas ressuscité, je n’en ai rien laissé sentir.