Et l’inconscient Michel est heureux! Il a fait une bonne affaire: on lui a apporté trois cent mille francs! Il est content de lui, content des autres. Il fait des difficultés pour aller à Paris: c’est la bonne Allin qui l’en prie, mais il se fera payer sa complaisance. Le vieil homme est toujours là! Le pauvre Augustin, après avoir dit tous ses rêves d’amour et sa religieuse ferveur de l’adoration, comprend que son père a été l’amant de sa déesse. Il mourra. Les deux époux se retrouvent et la sublime Thérèse va pardonner lorsque l’idée du fils absent, du fils qui est peut-être perdu dans la tempête, frappe au cœur la mère: c’est déchirant. Et la terreur dure, dure. Le père ment et veut se sauver: la mère reste mère. Elle ne veut plus songer aux trahisons dont son mari veut la distraire: elle crie, elle maudit, elle appelle. Et lorsque le frêle cadavre amoureux est apporté, elle ne peut même pas laisser mourir son mari; ils pleureront ensemble et ramasseront dans un deuil inconsolé les noires miettes d’un amour sans foi.
Comment faire sentir, dans ce sommaire hâtif, la sensibilité, le désespoir, la finesse, la violence, l’emportement et la minutie de cette œuvre de fièvre et de patience, comment indiquer la richesse de sentiments, de mots, de couplets, la vérité d’observation, la cruauté et la pitié, la vie enfin, intime et débordante, secrète et éternelle de ce cantique des cantiques désabusé, de cet Ecclésiaste lyrique, de ce drame, enfin, où il y a tout l’amour et toute la peine?
C’est admirablement joué. Tarride (Michel) est le charme et l’inconscience mêmes et il n’en émeut que davantage; André Dubosc (Chavassieux) a dessiné la plus amusante silhouette de vieux grigou égoïste et paillard; Mlle Liceney est sympathique et délicieuse, et Mlle Vermell est une pittoresque, âpre et délurée servante. Dans le personnage de Mme Allin, notre nationale Lantelme a été ébouriffante de naturel, de gentillesse, de gaieté et de bonne volonté. Quant à Mme Simone (Thérèse), elle est prodigieuse de force, de tristesse, de passion; elle a des cris et des nuances inoubliables. Et, dans son rôle divers et écrasant d’Augustin, dans son travesti fatal, Mlle Jeanne Margel est admirable de mélancolie, d’enthousiasme, de gaminerie caressante et terrible, de prédestination, d’éloquence harmonieuse, de gestes, de mines, de silences. Dans le simple et majestueux décor de Lucien Jusseaume, elle me rappelait une pauvre petite inconnue qui, au cœur des mêmes Alpes, se suicida jadis à quatorze ans en laissant cette lettre: «Le plaisir de mourir sans peine vaut bien la peine de mourir sans plaisir.» Mais Georges de Porto-Riche croit à la peine, au plaisir, à la vie...
11 janvier 1911.
AU VAUDEVILLE.—Le Cadet de Coutras, de MM. Abel Hermant et Yves Mirande.
Ce n’est pas aux lecteurs de ce journal que j’ai à présenter les héros de la nouvelle pièce en cinq actes de MM. Abel Hermant et Yves Mirande. C’est de nos colonnes que s’égaillèrent, il n’y a pas trois ans, ce falot et impulsif Maximilien de Coutras, gosse dégénéré et charmant; ce Gosseline, Pic de la Mirandole cynique et ingénu, et toute cette sarabande de fantoches mâles et femelles que nous avons retrouvés ce soir. La merveille est d’avoir pu faire une pièce de ce qui avait, par miracle, empli un livre—ou deux.
On sait, depuis trente années, l’incomparable aisance de M. Abel Hermant à tout saisir, à tout traiter, à faire de tout une chose à son ironie, à son esprit, à sa juridiction. A l’exemple de Platon, il a des personnages changeants, mais de tout repos (puisqu’il les fait et les défait à sa fantaisie) et qui disent son mot, ses mots et ses phrases sur le présent, le passé, l’avenir, l’Histoire, l’anecdote et la légende. En ces derniers temps, il s’est plus attaché aux choses du jour et de la veille—et cette Chronique du Cadet de Coutras s’emparait, à vif, des événements, des incidents, des potins, d’aventures brûlantes, d’aventures plus lointaines qu’elle animait, qu’elle mêlait, qu’elle mettait en œuvre et en action.
De là à les mettre en actes—et en cinq actes!... il n’y fallait que la vigoureuse jeunesse de M. Yves Mirande qui ne doute de rien, jointe à la subtilité mûrie de l’auteur d’Ermeline, qui doute de tout. Et cela donne un chaud-froid aristocrate et peuple, très jeune, un peu trop jeune, trop exactement tiré des articles que nous connaissons mais où il y a de la vie, du mouvement, du sentiment et de l’émotion.
Je n’ai pas à rappeler que l’adolescent et pauvre marquis de Coutras, confié par son oncle le duc au précepteur Gosseline, à peine adulte, fait avec lui les quatre cent dix-neuf coups, fréquente les hétaïres Irma et Lucienne, les fait fréquenter par son cousin Hubert, par son ami, le milliardaire Coco Sorbier, encore mineur, par son garde du corps, le frénétique Fauchelevent, camelot de tout ce que vous voudrez et qu’il a, comme il le dit lui-même, plus de délicatesse que d’honnêteté.