La gamine, c’est Lantelme—et comment! Cette Colette mal embouchée et de cœur profond, qui tire la langue et qui a des sursauts et des délicatesses d’âme unique, qui s’attendrit et qui se cache, est très amusante, très émouvante, et c’est une création véritable. Catherine Laugier est très élégante, très sincère en Nancy Vallier; Cécile Caron est très curieuse, parfaite en vieille fille et Delys aussi, et Irma Perrot itou; Vermeil, Gravier, Guizelle, Favrel, Cardin, Carlovna et Margane luttent de charme, de simplicité et d’esprit.

Maurice Delaunoy, c’est M. Candé, qui a la plus grande autorité et le plus profond sentiment; sa rentrée a été impressionnante: on retrouvait Guitry dans son ancien chez soi. M. André Dubosc (Vergnaud) est joliment fantaisiste, M. Capellani a un dévouement spirituel, M. Bullier a la plus chaleureuse jeunesse, M. Berthier a une onction savante, M. Cognet une bonhomie très fine; enfin, M. Victor Boucher a été tout à fait délicieux dans le personnage bégayant et divers d’Alcide Pingois.

A L’ATHÉNÉE.—Maman Colibri.

Depuis sept ans, l’harmonieuse et douloureuse tragédie d’Henry Bataille est restée dans toutes les mémoires et dans tous les cœurs: c’est de l’histoire. C’est une date de passion, d’enthousiasme et d’amertume, de foi physique et sentimentale, d’inquiétude, de damnation et de martyre voluptueux. Mais l’auteur de la Vierge folle a trop bien parlé de sa constante intention, de son cycle, de son œuvre complète et à compléter pour que je me permette la moindre glose et la moindre louange.

Cette lutte de l’âge, du devoir et de l’instinct, de la liberté, du besoin d’aimer envers et contre tous, cette quête de souffrance et de dévouement, sous les couleurs de la joie, cette soif de se donner, cette apparence d’inconscience prêtée à l’abnégation et au sacrifice, cette grâce qui indispose jusqu’au malaise et qui est la grâce même, la misère de l’idéal, l’horreur du délire, l’étranglement du rêve, vous connaissez tout cela, si vous connaissez Henry Bataille,—et c’est dans Maman Colibri que vous trouvez, avec plus d’intensité et de netteté que partout ailleurs, son éternité, son immensité en présence des lois et de l’existence mortelle.

Vous vous rappelez le thème que Catulle Mendès commenta, en le chantant: à la veille de la quarantaine, trop jeune mère de grands enfants dont elle semble la sœur cadette, pépiante, gênée de ses ailes repliées, n’ayant pas assez d’amies pour tous ses sourires et ses rires, Irène de Rysberghe a adopté un nouvel enfant de chair et puise une jeunesse neuve dans les caresses d’un camarade de son fils, le vicomte Georges de Chambry. Richard de Rysberghe se doute de l’horrible chose. Le père Rysberghe aussi; des scènes, des pièges. La pauvre Irène est chassée de la maison, abandonnée à son péché. Elle suit son triste petit amant qui est incorporé aux chasseurs d’Afrique—et c’est une idylle à Mustapha, la lamentable idylle d’un jeune homme qui s’ouvre à la vie, d’une femme qui se sent vieillir, qui se sent délaisser et qui abdique peu à peu, vite, en dignité. C’est le départ devant une jeune fille quelconque, mais jeune; c’est la ruée vers la famille qui se dérobe, vers un fils marié dont la femme ne veut rien savoir, vers un mari très digne qui ne peut pas pardonner, vers la vieillesse, enfin, la vieillesse définitive et serve. Maman Colibri devient une grand’mère, à peine acceptée, un meuble d’affection tolérée, de tendresse humiliée.

Vous savez tout ce que cette aventure recèle de détails, de couplets, de poésie. Et ç’a été très bien joué. Kemm a une autorité, un sentiment profond et caché dans le personnage du baron de Rysberghe; Marteaux est un fils indigné et attendri; Puylagarde a de la fougue, de la passion, de la nonchalance—et une bien étrange ceinture d’uniforme. MM. Cazalis, Larmandie, Roch, etc., sont parfaits. Mlle Alice Nory a de l’espièglerie et du charme, Mlle Goldstein est exquise, Mme Fournier est très vraie et très intéressante, Mme Henriette Andral aussi, ainsi que Mmes Jane Loury, Dubreuil, Russy, Lindsay et Zorn, ainsi que les aimables petites moricaudes Lubineau et Decreq.

C’est Berthe Bady qui porte tout le poids, tout le cher fardeau de la pièce. Elle est admirable. Riante et gloussante, transfigurée de volupté, illuminée de la splendeur d’une jeunesse nouvelle et d’une nouvelle vie, se donnant toute et sans cesse, creusant à même la déception et la douleur, elle exprime, rythmiquement, toute la confiance et tout le désespoir, incarne le septième ciel et les derniers cercles de l’enfer, la joie animale et supra-terrestre et la pire déchéance consentie: c’est la vie elle-même—et quelle vie!