Shakspeare fait dire à Henri V: «Ainsi, si un fils envoyé faire le commerce à l’étranger se conduit criminellement sur mer, son crime sera imputé à son père!... Non! non!... le père et le maître ne sont pas responsables de l’état dans lequel meurent fils et serviteurs!» Vous me direz que personne ne meurt dans le Tribun; que Shakspeare est Shakspeare, et M. Bourget, M. Bourget; que Shakspeare ne faisait pas de pièce à thèse et à portée politique; que Paul Bourget fait pour un parti ce que Beaumarchais fit pour un autre parti... Mais je ne vous suis pas: l’auteur de Crime d’amour nous a simplement donné une anecdote qui a des conclusions, comme tout au monde.

Je ne saurais assez redire combien Lucien Guitry a été grand, poignant, magnifique. Sa confiance, sa foi, sa colère, son effondrement, son effort pour revivre, c’est de la beauté et la beauté même. M. Lérand a été, comme toujours, parfait dans un rôle de vieux professeur bohème, bienfaisant et tutélaire; M. Joffre a dessiné un coquin tranquille avec majesté et M. Jean Dax une crapule bavarde avec agitation; M. Mosnier a été un bijoutier héroïque; M. Henri Lamothe (Georges) a du feu, de l’amour, de l’accablement et de la tendresse; MM. Baron fils, Maurice Luguet, Vertin, Chanot et Guilton sont excellents.

Mme Grumbach (Mme Portal) est exquise de sensibilité grondante et de sensibilité douloureuse, Mme Henriette Roggers (Mme Claudel) est une femme adultère de vitrail, déjà pardonnée et si dolente! Ellen Andrée est une vieille servante d’honneur et de dévouement digne de Balzac et d’Henry Monnier; Mlle Terka-Lyon est une exquise postière, Mme Marcelle Thomerey est toute charmante. Pour que cette pièce de famille fût plus familiale encore, Lucien Guitry, après avoir essayé toutes les têtes des ministres d’hier et d’avant-hier, s’est fait semblable à son fils Sacha, autre triomphateur. Et le voilà qui a été premier ministre dans la Griffe, de M. Bernstein, le voilà premier ministre dans le Tribun! Il piétine sur place. Mais je sais quelqu’un qui a pour lui un rôle d’empereur!

THÉATRE DE LA RENAISSANCE.—La Gamine.

C’est une très jolie chose que le premier acte de la nouvelle comédie de MM. Pierre Veber et Henry de Gorsse. Nous sommes à Pont-Audemer, chez les vieilles demoiselles Auradoux. Pour augmenter leurs petites rentes, elles ont pris un pensionnaire pour la saison, le célèbre peintre Delaunoy, membre de l’Institut, officier de la Légion d’honneur, qui les scandalise par son impiété et sa liberté et qui a fait une immense impression sur leur jeune nièce, Colette, dont les dix-huit ans sont impatients, dont la langue a des audaces et qui—abomination de la désolation!—vient de portraicturer, d’après nature, un homme tout nu, un homme de cinq ans! Il faut la marier tout de suite. On la mariera au fils du notaire, le jeune benêt Alcide Pingois. Maurice Delaunoy, consulté par la pauvrette, l’engage à ne pas se laisser sacrifier et s’en retourne à Paris. Voici les fiançailles, le notaire, la notairesse, de braves dames, le bon curé. Il ne manque que la fiancée qui s’est donné de l’air et qui, pour ne pas épouser un type qu’elle ne peut pas aimer, s’est enfuie au bout du monde,—à Paris. C’est plein d’observation, de fantaisie, de légèreté, de détails exquis. Mais, enchaînons!

C’est à Paris que nous retrouvons Maurice Delaunoy, parmi des amis, le sculpteur Simoneau, le commissaire amateur Vergnaud et son jeune élève Pierre Sernin, né natif de Pont-Audemer, comme Colette elle-même. Il reçoit avec attendrissement un ancien modèle, Nancy Vallier, devenue sociétaire de la Comédie-Française, et lui donne rendez-vous dans la nuit. Mais voici une hôtesse imprévue, Colette fugitive, Colette vagabonde, qui demande asile avant d’aller se jeter à la Seine. Le peintre s’émeut un peu et cède; le commissaire Vergnaud, revenu sur mandat, exprès pour rechercher la mineure disparue, s’émeut et ne recherche pas plus avant. Mais la triste Colette pleure parce que Nancy Vallier est revenue et que Delaunoy l’accompagne coucher.

Ça se précise, se précipite et se gâte. Maurice Delaunoy fait, comme de juste, pour le Salon, le portrait de Nancy Vallier—et ça défrise la jeune Colette. Elle confesse son pays, Pierre Sernin, en se confessant à lui; apprend de lui qu’il l’aime en lui apprenant qu’elle aime le maître Delaunoy,—et c’est très délicat—; les deux jeunes gens ne veulent pas se comprendre; Delaunoy ne veut rien entendre non plus, car ses cinquante années sonnent terriblement à ses oreilles et à ses artères: c’est en vain que Colette agonit d’injures la douce Nancy: c’est à l’œil qu’elle dégrade son effigie! Il faut que, dans un mouvement nerveux, elle se laisse aller à embrasser le compatriote Sernin pour que le maître vieillissant comprenne son sentiment: il chasse son élève et accepte le bonheur!

Hélas! hélas! Il va cuver sa félicité dans le décor ordinaire des quatrième actes—ai-je dit que les décors de Lucien Jusseaume sont charmants?—et là, ça se décolle. Les vieilles tantes de Colette se sont mises à ses trousses, et son ancien fiancé, Alcide Pingois, passe par hasard, en galante compagnie, au Cap-Martin—car nous sommes au Cap-Martin—et le commissaire Vergnaud, en l’envoyant au Moulin-Rouge, l’a condamné à la noce à perpétuité. Mais ces dangers extérieurs ne sont rien: la blessure est profonde. Delaunoy qui veut épouser Colette a peur, peur d’elle et peur de soi. Colette épouse par obéissance et par indulgence: ce n’est plus ça! Un hasard, la découverte d’un chiffon de lettre, inspire au peintre quinquagénaire un héroïsme joli: il renonce à Colette, la donne au jeune Sernin—et vieillira le plus lentement possible avec la fidèle Nancy Vallier. Et c’est mélancolique, gentil, consolant, un peu long—et ça finit bien en faisant un peu mal.

Cette pièce, écrite avec soin, d’une conscience qui se fait sentir dans ses outrances mêmes, est philosophique et traditionnelle: elle se dresse contre le prestige moderne des cheveux gris, mais elle y met le temps et nous rend sympathique le don Juan palmé en vert qu’elle doit abattre. Alors? Il y a là un peu d’indécision et de lenteur, de flottement et de vague. Mais ça se tassera, ça doit déjà s’être tassé—et ça ira très bien.