—Papa, faut-il que je me tue?
Et le justicier hésite, tremble, étouffe: la mort? la mort! il n’avait pas songé à cela! Ses préjugés, ses idées, tout disparaît devant l’instinct, devant la tendresse sauvage de l’animal humain qui a donné la vie: il capitulera, avec armes, bagages, dignité et conscience. Et quand la gendarmerie viendra, il la renverra: elle s’est trompée d’étage! Il y a là un silence angoissé, ahanant, affolé qui est plus éloquent que toutes les paroles et dont Lucien Guitry a fait une des plus belles choses du monde, une des plus grandes sensations de théâtre et de vie—et il a triomphé inoubliablement.
Mais à cette scène qui se suffit à elle-même et qui suffit à l’émotion de cette soirée et des soirées qui viendront, en nombre, M. Paul Bourget a soudé des scènes moins directes et deux actes de paroles, de théories et de démonstration qui pourraient être facultatifs.
Ce n’est pas que l’auteur de la Barricade ait voulu faire violemment œuvre sociale et polémique animée: son drame est intime et chante la famille pour elle-même. Prédicateur, il a choisi comme avocat du diable un socialiste de marque et de poids, un philosophe ou plutôt un professeur de philosophie (ce qui n’est pas la même histoire), nietzschéen et nihiliste, président du conseil des ministres, par surcroît, voulant supprimer absolument l’autorité paternelle, le mariage, l’héritage et ne reconnaissant que l’individu, la responsabilité personnelle.
Donc le citoyen Portal, universitaire incorruptible, président et ministre de l’Intérieur, a son jeune fils Georges comme chef de cabinet et n’en est pas très content. C’est fâcheux, car l’homme d’État, théoricien éloquent jusqu’à être nommé familièrement «le Tribun», est plein de projets et à la veille de réaliser ses chimères. Il va ruiner ses adversaires politiques, les ignobles modérés, grâce à un scandale de corruption sur les fournitures de la marine: on tient les coupables et un carnet de chèques secret livre les parlementaires et leurs tenants. Là-dessus, un vieil ami de Portal, un socialiste de la première heure, le bailleur de fonds des débuts, Claudel, a un malheur. Bijoutier, il s’est laissé voler un collier qui n’était pas à lui: c’est la faillite, l’expatriation, avec sa charmante femme et ses tout petits enfants. Et il n’y a rien à faire: les Portal sont glorieusement pauvres! Voici le malheureux: il n’est pas tout à fait perdu et n’y comprend rien: il vient de recevoir cent mille francs, comme prémisses d’une restitution anonyme. D’où vient cet argent? Il faut retrouver l’expéditeur—et le ministre convoque l’employé des postes, interroge, s’inquiète et s’agite.
Il y a de quoi! Que trouvons-nous dans sa bibliothèque, au début du second acte? La corruption, en double exemplaire! Le terrible Moreau-Janville, corrupteur en chef, et le sous-corrupteur Mayence, son âme damnée, l’homme au carnet de chèques—et le carnet de chèques a disparu! En présence du ministre, les deux aigrefins crânent: ils le croient complice et l’ingénu Mayence le lui dit, simplement. Portal l’étrangle à demi et le chasse. Mais les excuses ironiques de Moreau-Janville et son impudente sérénité apprennent au père la hideuse vérité: c’est son chef de cabinet, son fils Georges, qui a vendu cent mille francs l’arme, la preuve, le carnet de chèques, c’est lui qui a envoyé ces cent mille francs criminels à Claudel dont il aime la femme! Et le théoricien, le socialiste, le vertueux amoral voit monter à l’horizon dans la chair de sa chair la trahison, la vénalité, toute l’horreur! Il n’est pas responsable: il n’a jamais voulu peser sur l’instruction, sur l’éducation, sur la conscience de son fils! Il livrera à la justice les trois coupables. Le temps de confesser Georges en cinq sec, à la laïque, et le procureur de la République est mandé dare-dare, par téléphone. J’ai dit le coup de théâtre qui termine cet acte, en fanfare. Le procureur arrive pour annoncer un non-lieu!...
Mais ce n’est pas fini. Nous n’avons vu que des individus: place, place à la famille, la famille, seul héros de cette pièce, la famille, panacée sociale de M. Bourget, la famille, cellule primordiale de l’édifice humain! Car c’est cette conception romaine qui arrange tout en détruisant tout, au reste. L’excellente Mme Portal, trop tard maman, donne tout pour rembourser les corrupteurs, Portal tâche à ne plus songer à son fils, mais la nature est plus forte: il en arrive à se considérer comme solidaire et responsable: c’est sa faute.
«Et j’ai vu mon péché se lever contre moi!» L’arrivée du bijoutier Claudel qui a retrouvé son voleur et son collier, qui sait d’où viennent les cent mille francs, qui sait la trahison de sa femme, qui sait la complicité morale du ministre, fait des reproches et des larmes. Il n’a pardonné, lui, qu’à cause de son petit garçon! Portal ne frappera-t-il pas son fils coupable? Il l’a déjà frappé et exilé; il ne gardera pas son portefeuille; il partira en croisière avec sa femme, après avoir embrassé Georges repentant et abandonné de sa maîtresse. Le bijoutier part, lui aussi, avec sa femme reconquise et ses enfants sauveurs. Le monde est si petit: tous ces gens se retrouveront. Portal, converti au culte de la famille, sera chef d’un cabinet conservateur après avoir commandé en chef un cabinet socialiste. Ce sera une autre pièce—la même peut-être—mais ce n’est pas M. Bourget qui l’écrira.
Il a écrit celle que je viens de conter avec une simplicité dépouillée: il n’y a même pas assez d’ornements et pas assez d’éloquence. C’est de confiance que nous devons accepter «le Tribun»; nous ne le voyons pas en pleine action; il est en conversations, pas en discours; sur le gril, non en flammes. C’est un pauvre homme, un honnête homme dévoyé, qui manque d’idéal divin: l’auteur de l’Etape l’a peint avec un dessein de loyauté inattaquable, mais il l’a peint menu, étroit, vulgaire et sans défense. L’existence nous a réservé de plus pathétiques exemples. Le devoir civique doit l’emporter sur des traverses plus intimes. Je sais bien que Portal dit à un de ses collègues que la fuite de sa femme ne compte pour rien et que M. Bourget goûte une exquise ironie à montrer qu’une blessure personnelle a, pour un socialiste comme pour un autre, plus de cuisant que la blessure d’un autre. C’est là jeu de prince et facile.
En abandonnant pour une mésaventure, son poste de combat, l’irréductible tribun pourrait être taxé de désertion, mais il plante là aussi ses idées et alors! Un professeur de philosophie, ça change!