Donc, nous sommes dans une ville prise, ville indéterminée et confuse. Depuis dix mois, elle souffre en silence sous la botte du vainqueur. Dans la ville close et grondante, l’armée est entrée, bête géante et sonnante, et les deux blocs ont vécu depuis en face l’un de l’autre, en faisant le gros dos: l’un, humilié; l’autre, victorieux. La pièce, au reste, s’ouvre magnifiquement. C’est la reprise d’un café, d’un pauvre petit café, par les bourgeois de la cité captive. Il n’y a pas de soldats, ce jour-là, pas le moindre soldat! Ah! que les murs nus semblent étincelants! Ah! que le vin a de nerf et de grâce! Il y a de l’indépendance, de la liberté, de la patrie dans l’air et dans les verres! On chante, on danse, on crie, on se déchaîne. Mais voici des fantassins ennemis qui entrent, revenant de la manœuvre, pestant et grommelant. Les bourgeois fuient. Et voici des cavaliers, furieux. Les gens de pied et les gens de cheval vont en venir aux mains par esprit de corps, lorsque de nouveaux citadins remettent en ordre la masse d’investissement. L’Armée se vante et se glorifie, s’exalte, pour écraser les vaincus et surtout pour s’affirmer: il y a là, entre autres, un très beau couplet qui a été acclamé et qui a porté aux nues son récitant inspiré, le soldat Hervé.

Dès lors, ça va moins bien. Nous sommes sous la tente du général en chef. Il est très mécontent et très las. Trop de violences, trop d’indiscipline! Et les officiers supérieurs ne savent plus écouter, la main sur la couture de leur pantalon! Le maire de la ville vient le voir, lui parler d’une fête locale qu’on va donner, inviter le général lui-même chez lui. Le général lui prouve qu’il connaît un complot tramé, qu’il a vent d’une trahison, mais accepte tout parce qu’il entend parler de chasse à courre et qu’il aime à tenter Dieu. Mais il prend à témoin son aide de camp qu’il fait une sottise.

Quelle sottise! Les dames de la ville ont simplement projeté d’égorger chaque soldat et chaque officier séparément, à la table de famille. Les dames s’exaltent, sous la présidence de la femme du maire, Déborah et Judith exaspérée! Les filles publiques offrent leur concours qui est déclaré magnifique! Et le conseil municipal, qui hésite et flanche, est flétri d’importance par madame la mairesse qui incarne tout l’héroïsme, toute la rancune de la ville, qui va chercher le général ennemi dans son camp, qui l’oblige à venir chercher la mort, la mort qu’il pressent, la mort qui l’enserre! Mais cet officier la prévient, cela ne servira de rien: il n’est rien, lui, le chef! L’armée est tout et l’armée aura raison de la ville!

Il en est ainsi. Il faut beaucoup de mots, beaucoup de gestes, voire une comédie d’amour à la mairesse pour décider son écharpé d’époux à tirer un coup de revolver sur le général, cependant qu’on zigouille les soldats en détail. Mais le héros ne tombe pas d’un coup: il trébuche, se relève, clame et maudit; il repousse les remords et les aveux passionnés de la triste Judith municipale. Elle n’est pas l’âme de la ville! Il n’est pas, lui, le chef de l’Armée! Son enveloppe humaine peut disparaître! L’Armée reste! L’Armée qui n’a pas péri entière, l’Armée dont il reconnaît les coups de fusil, les coups de canon, les clairons, les charges, l’Armée qui ne fera qu’une bouchée de cette ville assassine. Et il meurt, en apothéose, en entendant caracoler son cœur multiple: «Je suis vivant, crie-t-il, je suis vivant!» Et il est le nombre!

Ce dernier acte, un peu haché et très long, a gêné. Des acclamations imprudentes ont amené des gloussements. Mais ces vers blancs—et rouges, le lyrisme, la fureur continue, la véhémence de tous les personnages, tout enfin, même les naïvetés, a de la gueule, de la force et de la forme. On se reverra.

Il faut louer la conviction énergique et désenchantée du général Joubé, la frénésie de la mairesse Dionne, l’effort éloquent et charmant de Mmes Barjac, Guyta, Dauzon, Delmas, Colonna-Romano, Didier, Rosay, Barsange, etc.; de MM. Desfontaines, Bacqué, Gay, Daltour fils, du très remarquable Chambreuil, de MM. Clamour, Coste, Jean d’Yd, Flateau, Person-Dumaine, Dubus, Denis d’Inès, etc., etc.—ils sont cent!

Et c’est, côté cour et côté jardin, une belle bataille!

AU VAUDEVILLE.—Le Tribun, chronique, de M. Paul Bourget.

Voici un fait divers d’une intensité tragique et éternelle: un père a pris son fils en flagrant délit de vol. Affreusement héroïque, il fait chercher la gendarmerie. Les deux êtres restent ensemble, étrangers, ennemis, muets. Tout à son devoir, le père ne connaît plus l’enfant qui a failli et l’abandonne à son destin, à la prison, au bagne: la honte ne remonte pas. Tout à coup le jeune homme lâche une plainte, une demande désespérée: