La pièce est archiconnue. Dans une cabane de bûcheron, le petit Tyltyl, la petite Mytyl passent une nuit de Noël sans joie. Ils s’amusent à regarder les enfants riches d’en face manger des gâteaux, dans de la musique, lorsqu’une vieille mégère fait son entrée dans la pauvre demeure. C’est une fée. Elle commande aux deux enfançons d’aller chercher l’oiseau bleu qui donne la santé et le bonheur. Elle donne à Tyltyl le chaperon à diamant magique qui montre la réalité, fait sortir, sous leurs figures vivantes, sous leurs costumes appropriés, doués de la parole et de tous les sentiments humains, le pain de la huche, le sucre de l’armoire, l’eau du robinet, le lait de la jatte, les heures de l’horloge, le chien, le chat, le feu, la Lumière, enfin. Et en route!
La Lumière, bienfaisante et toute-puissante, prend la tête du cortège, la Fée prend à peine le temps de donner des vêtements magnifiques à tout ce petit monde—et déjà le chat, le pain, le sucre deviennent traîtres: ils ont peur de la mort! Mais le chien veille et grogne, en sa folie de dévouement. Et les deux tout petits, un peu tremblants, mais forts de leur mission, vont chercher le volatile d’idéal. Ils sont dans la forêt, pas fiers, et voici que les arbres s’écartent, que les verdures disparaissent, que la terre s’ouvre, qu’ils retrouvent leurs grands-parents décédés, leurs petits frères et petites sœurs disparus, qu’ils s’attendrissent ensemble plus loin que la sensibilité humaine, qu’ils vont jusqu’au bout de l’émotion, qu’ils découvrent, même, que l’oiseau des bons vieux est bleu; mais il devient noir à la lumière.
Il leur faut querir un autre fétiche ailé et azuré dans le palais de la Nuit farouche, au milieu des épouvantements des Maladies, des Guerres, parmi les affres des ténèbres, mais ces oiseaux, si bleus sous le baiser du clair de lune, meurent à l’aurore, par brassées! Ils vont le chercher dans le royaume de l’Avenir, au milieu des enfants à naître, mais là, il n’y a que des anges pressés d’être des hommes, des hommes utiles et vivants: pas d’oiseau bleu! Pas d’oiseau bleu non plus au cimetière où il n’y a pas même de morts et où les feux follets font un ballet d’étoiles! Pas d’oiseau bleu au jardin des Bonheurs où il n’y a que des voluptés saines, morales, simples et hautes, tristes seulement de ne pas voir plus loin que soi et à qui manque le rayonnement de la Lumière! Et le cortège revient, harassé, fourbu, avant de se dissocier, avant que les éléments redeviennent éléments, les bêtes bêtes, les matières matières. Déchirement! Et Tyltyl et Mytyl se réveillent dans leur lit, trouvent l’oiseau bleu au-dessus de leur tête, le donnent à une petite voisine—et l’oiseau s’envole!
Symbole! Fable! Ce sont les Deux Pigeons, c’est «l’homme qui cherche la Fortune et qui la trouve endormie à sa porte», c’est un mistère gentil et savant, plein de choses, lourd de pensées, éclatant de poésie, se jouant à travers les méandres métaphysiques, puéril jusqu’au miracle et d’une telle humanité qu’elle néglige Dieu, l’immortalité de l’âme et l’âme même—parce qu’il est tout âme!
Le ravissement est infini. Les décors de M. Wladimir Egoroff ont fait époque et révolution: ils sont uniformément délicieux. Ce n’est plus du théâtre, c’est de l’estampe changeante et vivante, c’est du ballet stagnant. Les costumes de Georgette Leblanc sont exquis. Les acteurs... Mais sont-ce des acteurs? A part M. Delphin, officier d’académie, qui a su encore diminuer sa taille naine et qui, à force de labeur, a retrouvé très joliment et non sans autorité les sept ans, je pense, de son rôle écrasant, à part la pathétique grand’maman Daynes-Grassot, l’excellent grand-papa Maillard, la bonne fée Gina Barbieri, le rond Pain-R.-L. Fugère, l’aigu Sucre-Bosman, le terrible chat Stéphen, l’effroyable et magistral Temps-Garry, la serpentine Eau-Isis, le pleurard Lait-Diris, les parents exquis Barré et Méthivet, ce n’est que marmaille divine, depuis l’infatigable et intelligente Odette Carlia (Mytyl), jusqu’aux plus petits bonheurs, jusqu’aux plus mignons enfants à naître qui jouent comme des amours—qu’ils sont!
Citons, au hasard,—on les retrouvera,—Batistina Rousseau, Maria Fromet, Laura Walter, Maud Loti, Maria Dumont, Fleury, Borlys, Suzanne Bailly; mais ils (ou elles) sont mille. Et il y a des danseuses, des étoiles, des heures: qu’elles m’excusent!
Louons la fureur de M. Aurèle Sydney (le Feu), la très remarquable, grondante, aboyante, éloquente et forte création du rôle du chien par le grand artiste qu’est Séverin Mars, et tressons nos éloges en couronne pour l’incomparable Georgette Leblanc, maîtresse du jeu, qui a formé toutes ces troupes d’anges, qui a présidé à toutes les illuminations, et qui, de sa splendeur de corps, de son arc d’âme, de son sourire de foi, du songe de ses yeux, a mis à la tête de cette lumineuse et profonde féerie une figure, un génie de Lumière qui ne s’éteindra point!
A L’ODÉON.—L’Armée dans la ville.
Les matinées inédites du samedi entrent en pleine action. La pièce de M. Jules Romains, chef de l’école unanimiste, a déchaîné des enthousiasmes et de la colère: on s’est presque compté et colleté! C’est dire que le spectacle n’est pas indifférent. L’auteur de l’Armée dans la Ville est, après un des héros d’Edgar Poe, «l’homme des foules». Il écoute, perçoit et rend leur grande voix et leur sourd murmure, fait vibrer leur âme lourde et secrète et méprise les individualités jusqu’au vomissement. Pour lui, les agglomérations se suffisent à elles-mêmes—et il nous le fait bien voir.