Voici la chose. Liane Orland est une grande hétaïre élevée au rang de riche femme entretenue. Maîtresse en titre du milliardaire Rantz, ancien directeur de journal, ancien propriétaire d’écurie de courses, député depuis vingt ans et dilettante mélancolique, elle reçoit la société la plus mêlée avec laquelle elle fait la fête pour se distraire et pour distraire son seigneur et maître. De temps en temps, à la dérobée, elle reçoit, entre deux portes, son grand fils, Maurice Orland, qu’elle a élevé en catimini, dont les vingt-deux ans accusent un peu trop sa quarantaine, et à qui elle donne quelque argent, non sans combler de robes sa petite maîtresse, la charmante midinette Aline. Le jeune Maurice attend à la cuisine que sa mère ait un instant, est tutoyé, d’assez haut, par le maître d’hôtel Raymond, et, malgré des délicatesses d’âme, en prend son parti: il est le petit moineau grappilleur, n’a pour lui que sa trop jolie figure; on le désire sur sa bonne mine, on ne lui permet ni pudeur ni honneur. Et les pires calamités fondent sur Liane: son amant, son amour de dix-sept années, Rantz, s’est laissé nommer sous-secrétaire d’Etat aux postes et télégraphes; c’est une trahison! Lui préférer la République et le pouvoir, c’est lui signifier qu’elle n’existe plus! Querelle! Mots irréparables! Douleur. Départ de Rantz. Larmes. Le petit Maurice revient. Ah! il est bien gentil! Il apprend à sa mère qu’elle a un fils, un fils qui l’aime, qui se rappelle toutes les rares circonstances où il l’a vue. Il reste quelque chose à la triste Liane! Non! M. Rantz revient. On renvoie Maurice. Mais le prestigieux sous-secrétaire n’est revenu que pour mieux s’en aller, plus dignement, en mufle grandiose. Horreur et solitude!
Nous voici dans la garçonnière de Maurice, au Palais-Royal, avec Raymond, un vague jockey, Bowling, qui a été mis à pied sur le propos d’une vieille escroquerie de Rantz qui lui a fait tirer un cheval à Auteuil, et la jeune Aline. Maurice attend la propre fille de Rantz, Nelly, vierge romanesque qui l’aime, qui doit se marier le lendemain, et qui veut le voir une seconde avant. Il congédie ses invités, reçoit la mélancolique fiancée, l’égaie, lui rend des lettres, lui promet une soirée d’innocente vadrouille: ce sera très gentil. Mais on frappe. A peine si le jeune homme a le temps d’expédier Mlle Rantz dans un café en face et d’accueillir en ses bras un paquet déchiré, pantelant, sanglotant: sa mère. C’est fini. Rantz l’a plaquée, lui envoyant cinq cent mille francs qu’elle a refusés, la rejetant, la fuyant! Elle a voulu se jeter dans la Seine, se précipiter du haut de l’Arc de Triomphe! Et, malgré les paroles gamines et câlines de son fils, malgré les gentils souvenirs et les consolations délicieuses qu’il fait jaillir de son cœur primesautier, l’amante obstinée s’empoisonne—ou presque! C’est bien. Qu’elle laisse faire Maurice! Il la vengera d’avance, et la mariera ensuite. Elle n’a qu’à s’aller coucher. Et lui, Maurice, ne se couche pas. Il a fait revenir Nelly Rantz et soupe avec elle, fraternellement, mais non sans avoir fait prévenir son sous-ministre de père que sa fille a été enlevée et qu’elle est quelque part, Dieu sait où!
Vous songez si Rantz se désespère! Maîtresse délaissée ici, fille perdue ailleurs! un discours à prononcer! des gens à recevoir! On annonce Liane Orland: il fuit et s’enferme. Scandale. Liane s’irrite, s’indigne, ameute des gens, se fait traîner par les domestiques: c’est douloureux jusqu’à l’écœurement. Et on expulse cette martyre de l’amour. Elle a laissé là ses souvenirs, ses bijoux, ses valeurs, mais son pauvre petit bâtard, son pauvre sacrifié, va la défendre et la déifier. Il est entré par surprise, le brave petit Maurice; il reprend des papiers terribles, somme Rantz d’épouser sa mère, ne s’émeut ni de ses sarcasmes, ni de ses dédains, ni de ses injures, lui rappelle son coup d’Auteuil, lui avoue, en outre, qu’il détient sa fille, pure d’ailleurs, se laisse insulter, frapper, et ne perd contenance qu’en apprenant qu’il est le fils d’un garçon de café de banlieue! Alors, il chancelle, demande grâce, offre tout. Pourquoi? Qu’est-ce que ça peut lui faire? Fils de catin, en face d’un voleur et d’un traître, est-il en état d’infériorité? Évidemment—et je l’en félicite.—M. Bataille ne va pas à la brasserie, mais un limonadier est-il un forçat? J’en appelle à Ponchon! Quoi qu’il en soit, le hurlement plaintif de ce paladin, miroir à dames et champion de billard, sa désespérance, son néant retournent le terrible Rantz. Le bâtard ne lui demande plus que de voir sa maman. Il ira! D’autant qu’on lui rendra sa fille intacte, d’avance!
Et c’est le sacrifice. Rantz va épouser Liane. Ah! ils ne seront pas heureux! Leurs vieilles querelles renaîtront! Leur amour est dans la cendre! Leurs dix-sept ans d’apprentissage sont entre eux! Mais surtout, surtout, le sous-secrétaire ne veut plus voir Maurice. Ce n’est pas lui qui l’oblige au mariage! Ce n’est pas lui qui... Qu’il s’en aille! On lui fera 28 000 francs de rente, dans une mine d’anthracite, près de Chicago.
Et le pauvre petit, providentiel et exaucé, s’en ira, avec sa brave petite amie Aline, s’en ira, malgré sa mère, qui redevient, qui devient mère trop tard... Chacun sa vie!... Il a fait son devoir et plus que son devoir. Le devoir de sa mère est d’être heureuse. Le sera-t-elle? Lui, il a la jeunesse, la beauté. Adieu!
Voilà! Je n’ai pas pu noter, dans ce dialogue halluciné, les nuances, les lyrismes, les cris, les mots. Je n’ai pu indiquer la violence, les heurts et les à-coups. On a murmuré, de-ci de-là, à certains vocables. Ça s’en ira. L’impression est écrasante: Bataille assène son étrange et profond triomphe. Que veut-il prouver? C’est la Course du Flambeau, à l’envers, c’est Jack et c’est plus, c’est de l’humanité, de la sensibilité hors des règles et des gonds, c’est de l’instinct, c’est un désir de vie, une ruée vers une jeunesse qui s’évanouit, vers un délice qui s’éloigne; c’est la négation même de l’honneur, car tous ces gens n’ont pas d’honneur; c’est frénétique et presque épileptique—et c’est de la vie, de la vie d’amphithéâtre moral et d’enfer terrestre. C’est, en tout cas, effroyablement poignant.
THÉATRE RÉJANE.—L’Oiseau Bleu.
Voici près de trois années que les Anglais et les Moscovites s’enivraient purement de la grâce, du charme, des mille significations morales, des infinies splendeurs décoratives et magiques de l’Oiseau bleu. Grand maître de la mélopée et du balbutiement, de la pensée à demi exprimée, du rêve vagissant et du sentiment ululé, poète unique de l’inconscient et de la fatalité, seigneur suzerain des limbes et de la voie lactée, M. Maeterlinck avait rendu leur enfance aux spectateurs les plus sceptiques et les plus endurcis en faisant pèleriner deux enfants parmi ce monde-ci et les autres mondes, entre ciel et terre, et plus bas et plus haut. En prêchant la pitié, la bonté, la résignation et je ne sais quel optimisme mélancolique, il avait fait œuvre de beauté, et, surtout, il avait fait communier son innombrable public dans l’amour de la famille, dans la sagesse dévouée, dans l’espérance, dans le goût de la vie et de la simplicité et même dans l’innocence.
C’est cette immense et dangereuse moisson verte et bleue que Mme Réjane ramena, sur une galère américaine, à notre décevant Paris. Et la femme du dramaturge, Georgette Leblanc-Maeterlinck, acclimata le chef-d’œuvre, créa et recréa des chœurs sans fin d’enfants, recruta à travers les crèches et finit par nous donner un spectacle inoubliable, qui fait pleurer et sourire à la fois, en une extase qui dure un peu trop, qui nous rend nos cinq ans, qui nous prête des ailes et qui nous ouvre tous les mystères, à la papa! On a crié et béé au délice, on a été submergé de naïveté et de sublimité, ensemble, on a eu les larmes qui vous débarbouillent jusqu’au périsprit; ç’a été un long triomphe unanime. Il y avait peut-être un peu trop de joliesses, de gentillesses, de prédestination et de prophétie, mais pourquoi bouder contre son extase? Et il y avait des décors merveilleux, inattendus, qui avaient l’air de sortir de notre songe même: cette féerie alla aux nues et les enfants la mèneront jusqu’à leur ciel à eux, qui est le huitième, comme chacun sait!