Mais contons:
Nous sommes dans un château, près de Dieppe, chez le terrible raffineur Guillaume Bourgade. Des mazettes mâles et femelles flirtent et jouent au bridge; une jeune fille charmante, Henriette Mantyn-Fleurion, s’essuie furtivement les yeux, en raison de l’indifférence de son éternel fiancé, le jeune James Aloy, dont le tyrannique Bourgade a été le tuteur, je crois, et qui songe plus à son yacht et à des croisières qu’à l’amour et au mariage. C’est en vain que Guillaume Bourgade le presse d’épouser sans délai l’exquise et malheureuse enfant, qu’il fait intervenir l’honneur et la parole du même nom, la mère du yachtsman, l’excellente Mme Aloy: James refuse et se défile, au risque d’un éclat. C’en est trop: Guillaume lui refuse la main et prévient la vieille Aloy qu’il lui parlera cette même nuit. Là-dessus, tout s’éteint dans le manoir: les hôtes se couchent, plus ou moins seuls. Et ce méchant garçon de James qui a affecté d’aller dormir dans son bateau, en rade, revient furtivement. Une ombre légère se dessine sur l’escalier en spirale: c’est l’irréprochable et divine Irène Bourgade, qui a trente-huit années de vertu et dix-sept ans de fidélité conjugale. Elle n’a qu’un instant à donner à James, juste le temps de le désespérer et de se retirer en beauté, mais elle le fait si bien et le jeune homme répond avec tant de poésie tacite et de désespoir muet que l’épouse impollue finit par s’abandonner et que, involontairement et du seul droit d’Amour vainqueur, ces deux êtres qui se sont attendus cinq ans, s’unissent en une étreinte éternelle. Nous nous expliquons maintenant la fureur de Bourgade et nous devinons la matière de l’entretien qu’il aura dans quelques instants avec la maman Germaine Aloy.
Eh bien, non! Une simple tragédie passionnelle ne suffit pas à la fièvre d’Henry Bernstein qui veut tous les facteurs de vie et de mort. Ce que Guillaume Bourgade a à dire à Germaine Aloy, c’est tout simplement qu’il est un voleur, que, pour avoir voulu voir et faire grand, il l’a ruinée, elle et les siens, et que son trust des huiles a échoué au port. Il est même très étonné, dans sa morgue qui survit à sa fortune, que la bonne dame ne lui serre pas la main et qu’elle ait un tout petit peu d’amertume: ne lui donne-t-il pas un bon conseil en lui enjoignant—car il garde son autorité—de marier sans retard le jeune James à l’héritière Henriette. Au reste, n’est-il pas beau joueur? Il a perdu: il paiera; il va payer tout de suite. Il a son revolver sous la main. Et son vieil ami, son confident, son frère de cœur Etienne a beau se lamenter et avoir des expressions de dévouement antique, non, non! il va se tuer, tout seul, là! Mais ce n’est pas tout que d’être confident! Il laisse des commissions à Etienne pour le faire ramasser mort, pour prévenir Irène, en douceur, pour lui faire remettre les trois cent mille francs de sa petite dot pour qu’elle puisse se faire sa vie, après lui.
«Après moi!» Il songe encore à l’existence future et proche de sa femme, lorsque, stoïquement, il approche le pistolet de sa tempe. Mais une porte s’ouvre: une femme échevelée, dépoitraillée, se précipite, c’est Irène! Le fier Bourgade arrête son œuvre de destruction, s’émeut: s’inquiète. Irène se doutait-elle? Non! Alors d’où sort-elle? Et ce désespéré se reprend à la vie par une douleur nouvelle: sa femme le trompait! Par une cruauté nouvelle: il la bat! Avec qui le trompait-elle? Par une sorte de sadisme, il avoue sa situation, sa détermination, son geste! Mais non! il veut savoir! Et la malheureuse, qui n’aime pas son mari, qui le respectait, qui le vénérait, souffre mille morts à leur double honte et à son martyre à elle, car Guillaume la meurtrit et la brise: que risque-t-il? Elle refuse de répondre, héroïquement. Eh bien! il attendra: on a toujours le temps de se suicider!
Et, au troisième acte, par un beau geste inconscient, James se dénonce. Il est venu serrer le main du voleur et lui apporter son pardon; mais n’a-t-il pas demandé des nouvelles d’Irène? Bourgade cuisine le naïf sans en avoir l’air, le laisse se dédire et se vendre; puis il éclate: il tient son voleur d’honneur, le vrai, le seul voleur, qui lui a pris sa femme, qui voudrait lui prendre sa vie, pour avoir la sérénité dans le crime! Il appelle Irène. Il jouit effroyablement de la passion de ces deux êtres jeunes et purs l’un pour l’autre; mais lui, lui! Une jalousie presque posthume, pis que posthume, d’un sadisme dévorant, le possède et l’exalte: il a bien voulu, il a voulu que sa femme, après sa disparition, fût l’épouse de quelque chose de vague. Mais de quelqu’un, d’un quelqu’un certain, connu, halte-là! Loque déjà courbée, forçat de demain, il a son instinct de bête, de mâle, s’il n’a plus le moindre de ses orgueils! Le jeune James se cabre et proteste. Irène ne dit rien. Plus vieille que son amant, désolée d’avoir perdu sa jeunesse, pouvant reconquérir encore des années de joie, de plaisir et de douceur, elle se sacrifie avec dégoût, non sans cris: elle sera la compagne du vieux vagabond déshonoré qui ira traîner sa contumace sur des routes d’Amérique. Elle dit adieu à tout ce qui est beau; elle ne sera plus rien que la chose de rien, de ce triste misérable sans courage, de ce mâle en qui ne survit qu’une abjecte jalousie! Et le rideau tombe sur la désespérance finale.
J’ai raconté cette pièce avec des détails pour laisser à mes lecteurs le soin de la juger: je n’en ai pas le temps. Elle frappe, saisit, glace et étonne: elle échappe à la tradition, à la discipline du théâtre classique et romantique. C’est une tragédie avec toutes les règles; mais quelle tragédie!
A LA PORTE SAINT-MARTIN.—L’Enfant de l’Amour.
La suprême vertu de M. Henry Bataille est, peut-être, de s’écouter et de n’écouter que soi. Il imagine, extériorise, bâtit des situations impossibles, prête des figures, des cris, des couplets et des jurons à des symboles, mêle des subtilités ailées aux plus inutiles grossièretés et fait de ce chaos pensant de la matière dramatique, pathétique, unique, irrésistible. Il pèse sur notre sensibilité, sur notre conscience, sur notre patience, même, et nous oblige à accepter un monde inconnu, trop haut jadis, trop bas aujourd’hui, nous entraîne en un tourbillon où il fait passer toutes les sensations, toute l’humanité, les colères, les audaces et les désespoirs, l’héroïsme et l’immoralité, et s’en va vers d’autres rêves pis que matérialisés, en nous laissant à notre accablement et à notre émotion.
Dans l’Enfant de l’Amour, l’auteur de Maman Colibri triomphe par le plus long; il nous étreint jusqu’au malaise et ne tâche pas à nous amuser: ah! ces quatre actes ne font pas un spectacle de carnaval! Ils sont âcres et forts, troublants et parfois déconcertants, mais résolus; ce n’est pas du théâtre, au sens universitaire du mot: Henry Bataille ne nous présente pas de types. Il nous offre des exemplaires d’humanité qui souffrent quand ils le peuvent, tant qu’ils peuvent, qui s’abandonnent à cœur-que-veux-tu, qui ont les revirements les plus inattendus et les plus neurasthéniques, qui sont de pauvres êtres, enfin, des hommes, des femmes, des enfants!