A Lannemezan, au pied des Pyrénées, le jeune Jean Bernard vit indépendant et respecté. Il chasse à sa soif, règne sur les paysans à qui il donne des conseils, est adoré du brigadier de gendarmerie, de son vieux serviteur Aubrun, du vénérable curé, l’abbé Jocasse, de la jolie soubrette Jeanne, fille d’Aubrun, et même de la troublante Georgina Coursan, à demi Moldo-Valaque et qui a le même accent que Max Dearly dans le Bois sacré. Tout ce petit monde qui lutte d’assents est parfaitement heureux et biblique lorsque deux messieurs d’âge débarquent dans le pays. Le bon curé Jocasse est là à point pour les confesser ou, plutôt, pour permettre au comte de Larzac, chef de la bande, d’éclairer sa lanterne—et la nôtre. Ce gentilhomme est, simplement, le père de Jean Bernard. Jusque-là, il ne s’en est occupé que pour parer à ses besoins matériels, mais tout a une fin, même la noce la plus élégante. Il va dételer après avoir reçu ce que M. Paul Bourget appelle sa «tape de vieux» et devient père avec transport, avec tant de transport qu’il a peur de son émotion: il se rappelle, en effet, la mère, délicieuse sociétaire de la Comédie-Française, des ivresses, que sais-je? Il repart pour Paris, non sans avoir mandé son fils. Celui-ci n’est pas très heureux de quitter sa chère campagne, mais la romantique Georgina l’aime follement depuis qu’elle connaît son état d’enfant naturel!

Il ne le restera pas longtemps. Le voilà à Paris, le voilà vicomte, à son corps défendant, le voilà dans le salon de son diplomate de père, en compagnie de femmes élégantes et jouant au naturel le rôle de Papillon dit Lyonnais-le-Juste! Et ça se gâte: le nouveau vicomte ne veut pas vivre la grande vie et prétend épouser tout de suite l’exquise Georgina. Ça, jamais! C’est la fille d’un banqueroutier! Jean s’en va. Et, naturellement, au moment où on l’attend si peu, si peu, voici Georgina, simple et digne, qui retourne le comte de Larzac comme une crêpe, qui s’impose à lui tandis qu’il l’éblouit elle-même de sa faconde et de ses manières. Ils retourneront ensemble à Lannemezan.

Et la double séduction continuera. Inconsciemment, la jeune fille et le vieil homme s’aimeront à travers et par-dessus le pauvre Jean qui se voit de plus en plus réduit à rien, piteux causeur et rustique amoureux. Il discerne le brillant, l’égoïsme, le papillonnement, la jeunesse nouvelle de l’auteur de ses jours, se sacrifie, oblige Georgina et Larzac à se déclarer, les jette doucement, doucement, dans les bras l’un de l’autre. Et, lui-même, il ne sera pas malheureux du tout: il épousera (ou n’épousera pas) l’exquise Jeanne Aubrun et restera dans ses montagnes.

Il faut imaginer là-dessus la plus riche fantaisie, de la philosophie, des traits, des mots, une atmosphère de tendresse et d’ironie, de l’entrain, de l’aisance, du je ne sais quoi. C’est un peu long, mais ça se tasse. Et c’est très public. L’interprétation est éclatante. Huguenet est un Larzac plastronnant, piaffant, épanoui, pétillant d’esprit et de cœur; Gaston Dubosc est un prêtre bon, fin, pittoresque; André Lefaur a dessiné merveilleusement un profil perdu de confident, de ganache sacrifiée et tendre; Paul Bert (Aubrun) est montagnard et cocasse; MM. Arvel, Berthault, Labrousse, Cosseron et Lafferrière sont excellents. Jean Bernard, c’est Louis Gauthier qui a des élans, de la jeunesse, de la mélancolie et de l’abnégation, mais il est un peu rustaud pour le fils d’une comédienne supérieure et d’un diplomate fameux.

Yvonne de Bray est extraordinaire de brio, de grâce exotique, d’humanité, de pétulance et d’honnêteté dans le personnage de Georgina; Lucie Pacitty est extraordinairement sympathique sous la coiffe de Jeanne Aubrun; Louise Bignon est parfaite et Mmes Blanche Guy et Claudia, qu’on voit trop peu, sont magnifiques.

J’allais oublier le héros le plus authentique de cette pièce: un chien, l’inévitable chien de toutes les comédies qui se respectent, un chien superbe qui fait le saut périlleux et ne revient que pour saluer, sans phrases!

11 février 1911.

A LA COMÉDIE-FRANÇAISE.—Après Moi, de M. Henri Bernstein.

M. Henry Bernstein a de l’audace, de la férocité et même de la brutalité. Son théâtre est violent et direct comme un coup de poing. Il s’est surpassé dans la pièce nouvelle que le Théâtre-Français vient d’offrir, en répétition générale, à des auditeurs un peu médusés mais attentifs, un peu gênés de leur émotion mais émus et qui ont fini par applaudir, de tous leurs nerfs et non sans larmes. L’auteur de la Rafale et du Voleur était venu tout simplement s’installer chez Molière avec armes et bagages, avec ses mots, ses procédés, ses à-coups et ses coups, tout court.