Jacques Dhur n’a pas failli à sa tâche à la fois humaine et providentielle: la merveille est que, parmi les mille besognes de son apostolat, il ait pu parfaire un ouvrage dramatique, alerte, nourri, savant et prenant comme celui que nous avons applaudi hier.

Il nous transporte—c’est le mot—dans un monde assez spécial. Déjà feu Guérin et Paul Ginisty nous avaient donné au Théâtre-Libre ces Deux Tourtereaux, où un assassin, je crois, et une avorteuse roucoulaient délicieusement dans leur case de relégués. Ici, c’est plus fort. Nous sommes dans une concession pénitentiaire et confortable de la «Nouvelle». Le paysage est délicieux et la mer s’étend, si bleue, si bleue! (Les décors sont de M. Maurice Maréchal.) Il y a là un ancien sergent d’infanterie coloniale, Jean, qui sert de domestique au ci-devant forçat Dumas, et la pure enfant de ce Dumas qui est maintenant propriétaire. Ces deux enfants s’aiment peut-être, mais le bagnard libéré a des dettes, des billets souscrits à un ex-condamné, M. Nantès, qui fut notaire en France, et qui, ici, est usurier.

Cet affreux homme, vieux, inexorable et libidineux, s’est excité sur le frais visage et l’honnêteté de l’adorable Marie Dumas. Et comme le Dumas vient d’amener de Bourail une nouvelle compagne, Marthe—sa première femme étant morte de honte, après quelques mois de colonie,—le hideux Nantès annonce à cette forçate qu’il tiendra Dumas quitte de tout engagement s’il lui donne sa fille en légitime mariage. Entre temps, nous avons vu passer, mendiant sur les routes, la veuve et les petits enfants d’un brave colon libre: l’administration ne fait rien pour les gens qui n’ont pas subi de condamnations afflictives et infamantes.

Mais pour les bagnards libérés! Ce ne sont que nopces et festins! Voici, justement, des mariages de libérés et de libérées, à Bourail-les-Vertus. Ce sont six couples assez dessalés et qui n’ont rien à s’apprendre! On apprend à un ex-marlou, Bubu, qu’il n’a pas à exiger de sa femme la moindre fidélité—et qu’il en peut vivre. Et comment! Et l’on boit, l’on boit, l’on boit! Un ancien curé, condamné pour viol, l’abbé Poiriès, devenu marchand de légumes, décore tout le monde de ses poireaux; un autre satyre, gracié de la peine de mort, se fait offrir par une ogresse une jeune proie et l’usurier Nantès vient réclamer son dû, en argent ou en nature. Dumas entre en fureur. Ça va faire du vilain. Mais ça se calme. Cependant, on a vu passer une équipe de forçats en activité qui rigolent un peu moins que leurs aînés.

Il faut, il faut absolument que Marie épouse l’ex-notaire. Larmes, protestations. Mais la terrible Marthe en fait son affaire. Et la triste Marie n’a plus d’autre consolation que d’aller pleurer et prier sur la tombe de sa mère, au cimetière de Bourail, où cette infortunée est enterrée à l’abri des forçats. Elle y rencontre l’ex-sergent de marsouins, Jean, qui porte des fleurs à une mère, à défaut de la sienne qu’il n’a pas connue. Les deux jeunes gens se comprennent et s’attendrissent: ils s’aiment! Hélas! il y a tant de dangers qui les menacent! C’est surtout cette Marthe qui veut la donner au notaire! Mais Marie connaît une cachette où cette mauvaise femme cache ses papiers: on les lira, on saura qui elle est—et on la fera marcher droit. Au bagne, n’est-ce pas? on aurait bien tort de se gêner.

Horreur! la lecture des papiers et du Journal de Marthe apprend à Marie et à Jean qui est survenu que le dit Jean est le fils de Marthe et que Marthe est à peu près pure! Jean s’enfuit, éperdu et chassé par Dumas, tandis que Marthe se jure bien d’empêcher le notaire d’épouser Marie!

Précisément, le sardanapalesque Nantès, président du syndicat des forçats, traite magnifiquement le commandant de gendarmerie et sa lubrique épouse. Il n’a que six domestiques, mais quelle morgue! Il repousse les suppliants, raille un vieux colon libre qui sollicite un prêt et lui dit de revenir «après avoir pris un numéro», après un petit passage au bagne! Et voilà Marthe qui prie à son tour, qui réclame, qui prend les billets signés par Dumas! Malheur! Mais le malheur vient d’une autre main: c’est le vieux colon qui assassine l’usurier pour «prendre son numéro»!

Tout le monde est sauvé. Dumas redeviendra honnête. Jean et Marie s’épouseront, mais Marthe se tue et meurt longuement, pardonnée et bénie par ses deux enfants.

Et c’est un triomphe pour de longs soirs et pour des matinées sans fin. Le peuple vibrera et même cette pièce n’enverra pas beaucoup de costauds au bagne, car elle est morale et ne montre que des exceptions. Je serais tenté de reprocher à Jacques Dhur de ne nous montrer que des forçats vertueux et innocents. L’habitude! Excepté le hideux satyre Bourbonneau, sorte de Soleilland, l’ogresse Zidore et ce Shylock de Nantès, ce sont des candidats aux prix Montyon. L’abbé Poiriès (Chabert) est l’abbé Constantin de la pègre, onctueux et brave homme; Bubu (Villé) est un Parigot nerveux et verveux; d’autres bagnards, merveilleusement incarnés par MM. Lorrain, Harment, Blanchard, etc., ont du bagout, de la voix, du geste, pas la moindre scélératesse. L’équipe de condamnés, conduite par M. Blanchard et menée par le gentil garde-chiourme Gouget, est sympathique et navrante. Le commandant (Duval) est autrement méchant! Quant aux personnages principaux: jugez-en. Dumas (Dorival) a été envoyé à la Nouvelle parce que, garçon de recette, il s’est laissé dévaliser, étant saoul; Marthe a été envoyée à Bourail pour avoir eu un amant qui vola avec effraction—et elle est institutrice! Elle a été, par erreur, inscrite sur les registres de la préfecture! (Mlle Dux a été, dans ce rôle, très remarquable de férocité, de trouble, de remords, de reprise et de douleur.) Enfin ce ne sont que braves gens. Tant mieux! La satire sociale n’en a que plus de force à n’avoir pas besoin d’exemples directs. Et le drame est plus puissant à ne pas nous présenter de monstres.

Tel quel, il a triomphé en toute simplicité large et grande. M. Renoir (Jean) est chaleureux et pathétique; M. Etiévant (le notaire) est effroyable; M. Monteux (le vieux colon) tire les larmes; Mlle Bérangère (Marie) est la grâce et l’innocence mêmes; Mme Petit est une mendiante terriblement touchante; Mme Frédérique est une commandante trop passionnée et hilarante; les deux petites Haye sont charmantes et Mmes Blémont, Delys, Beer sont des forçates honoraires, un peu éblouissantes de pelures mais bien cocasses.