Jacques Dhur a connu les joies de l’ovation populaire; on l’a acclamé à la sortie; le triomphe est dans la salle.
13 avril 1911.
THÉATRE DES ARTS.—Les Frères Karamazov.
C’est un terrible succès d’horreur, mais profond et pensant. Le théâtre des Arts va connaître à nouveau les beaux jours, si j’ose dire, du Grand Soir—et c’est justice. En portant à la scène le dernier roman de Dostoïevski, le plus désespéré, à la fois infernal et divin, celui qui servit de livre de chevet à Léon Tolstoï, fatigué des autres prières, MM. Jacques Copeau et Jean Croué ont un peu diminué, altéré, grossi, interprété ce mystère intime, national et universel; ils ont, parfois, un peu trop respecté le texte et ses longueurs, mais ils ont su garder assez de son autorité secrète, de sa grandeur barbare, de sa sensibilité effroyable pour que le public, à certains moments, n’ait pas cru avoir le droit d’applaudir, tant son émotion était intense et comme religieuse! Dans les décors de Maxime Dethomas, dans des lumières démoniaques de M. Jacques Rouché, cette histoire d’Atrides scythes habillés à la mode de 1850 vous prend à la gorge, aux entrailles, à l’âme. C’est atroce—et admirable.
Nous sommes dans un monastère, près de Moscou. Le vénérable et centenaire père Zossima arrive, soutenu par son très jeune disciple Aliocha. Zossima sait et devine tout; Aliocha est toute virginité et toute ferveur: il est le dernier fils du terrible gentilhomme Karamazov, le plus jeune des trois frères Karamazov (qui sont quatre ou trois et demi, car il y a un bâtard épileptique, Smerdiakov, qui sert de laquais)—et il a à prier pour toute sa famille. Voici un de ses frères, Dmitri, nature magnifique et dégradée, qui va épouser la charmante et volontaire Katherina. Mais il ne l’aime plus et elle ne l’aime plus. Il l’a humiliée jadis en lui faisant chercher de l’argent chez lui, pour son père, et en n’abusant pas d’elle, et elle l’a humilié, depuis, en lui confiant de l’argent, 3 000 roubles qu’elle savait qu’il volerait—car il en est là, dans sa passion pour le jeu, dans sa passion, surtout, pour la courtisane Grouchenka qui est courtisée par son propre père, par le burgrave Feodor Pavlovitch Karamazov, tandis que Katherina aime le frère aîné, Ivan, la forte tête, le penseur! Et voilà les trois, les quatre frères en présence, le père aussi, sauvage et hypocrite, voici les haines qui se lèvent, des menaces de Dmitri, des colères, presque des coups! Et le vieux pope se prosterne devant Dmitri parce qu’il aura tant à souffrir, tant à souffrir!!!...
Chez Katherina. Elle n’ose aimer Ivan. Elle plaint Dmitri, offre son amitié à Grouchenka qui feint de l’accepter et qui raille ensuite l’innocente et lui avoue qu’elle a connu l’histoire de la visite chez Dmitri, qu’elle l’a apprise au cabaret! Colère! Et lorsque Dmitri vient, en personne, c’est pour réclamer Grouchenka. Katherina est «très russe», comme disait Jean Lorrain. Elle se vengera: elle lâche le fils sur le père.
Le vieux Karamazov est plus saoul que nature; son fils Ivan lui dit qu’il n’y a pas de Dieu, pas de péché, rien, et le demi-fils Smerdiakov qui sert à boire et qui entend mal parler de sa mère, prostituée puante, qui a trop entendu le scepticisme d’Ivan, rôde, rôde. Il y a trois mille roubles, là, pour Grouchenka qui va venir—et Dmitri aussi va venir. Le vieux Feodor s’est allé coucher; Smerdiakov s’amuse à intriguer, à tenter le noble Ivan qui est dégoûté de son père; il n’a qu’à s’en aller: lui, Smerdiakov est épileptique, il aura une crise; qu’ils laissent, tous deux, les événements s’accomplir.
Ils se sont accomplis: Dmitri est arrêté dans une taverne, près de Grouchenka; il a du sang à la manche. On l’accuse du meurtre de son père, on le condamne à vingt ans de Sibérie...
Et voilà le jour du départ vers les mines, Smerdiakov revient de l’hôpital: il a eu sa crise. Grouchenka, tout à fait ressuscitée et purifiée, va accompagner, avec le saint Aliocha, le martyr Dmitri vers son supplice—et Dmitri lui-même veut expier tout, jusques à son innocence même. Il ne reste que la vindicative Katherina, Ivan, qui est devenu inquiet, malade et presque fou, et le pauvre Smerdiakov. Alors Smerdiakov, plaintivement, cyniquement, avoue que c’est lui, l’assassin—mais ils sont deux! N’est-ce pas Ivan qui l’a laissé faire, qui lui a poussé le bras, la tête, le cœur? Ivan touche le fond de l’enfer. Smerdiakov se pend. Et Ivan, tout à fait fou, heureux d’avoir vu disparaître l’ombre de son âme, se laisse aller, avec Katherina, à une vie animale, sans aller sauver son frère forçat...