Et Dieu triomphe, dans une pitié hérissée.
Katherina, c’est Mme Van Doren, tendre et incisive; Grouchenka, c’est Juliette Margel, à la fois cynique, gracieuse, passionnée et mystique—et Mmes Brécilly, Lestrange et Roger sont parfaites.
M. Roger Karl est un Dmitri éclatant et pathétique; M. Laumonier un Aliocha de vitrail; M. Dullin est un Smerdiakov admirable d’humilité et de révolte, de frisson et d’insolence; M. Denneville a de l’onction; MM. Blondeau, Liesse, Millet, Guyon sont excellents.
Mais tout le succès de la mise en scène vient à Durec, qui est très sobre en Ivan, et Henry Krauss a triomphé, en vieux barine féroce et tremblant, effroyable, naïf, diabolique: c’est une silhouette inoubliable.
14 avril 1911.
A L’ODÉON.—Vers l’Amour.
L’émouvante et profonde comédie de Léon Gandillot est-elle une pièce-fétiche? Il le faut souhaiter pour le second Théâtre-Français et pour André Antoine, qui mena ces cinq actes à la victoire, il y a six ans, tout cœur battant et sous l’uniforme de garde du Bois! Et c’est si aimable, si clair, si pathétique, d’une si belle fraîcheur, dans le sourire et dans les larmes: on en mangerait!
On connaît l’histoire de ce peintre de talent, Jacques Martel, qui, le même jour, au restaurant montmartois de la Poule verte, obtient à la fois le ruban rouge et le cœur exquis, le corps délicieux de la jeune Blanche, mannequin de la rue de la Paix; qui croit qu’il ne s’agit que d’une passade et qui considère sa conquête comme un gentil petit objet, qui la plaque pour épouser—ou presque—une perruche bourgeoise; qui met des mois et des années à découvrir l’amour et la passion,—son amour et sa passion à lui—à s’apercevoir qu’il est pris jusqu’aux moelles, jusqu’à l’âme, par cette pauvre Blanche, mariée et très richement mariée, devenue femme du monde, un peu trop femme, coquette et désabusée, qui se redonne, qui se reprend, qui réfléchit entre deux baisers, qui espace les étreintes, qui monte tandis que le peintre descend et qui finit par s’en aller loin, très loin, et pour toujours, sans méchanceté, laissant là, au bord du lac du Bois, un être falot et vidé qui n’a plus qu’à marcher à la mort, dans les flots...
Jacques a découvert enfin l’amour, à la fatigue, à la fatigue de son esprit épuisé, de sa main séchée, de ses yeux éteints, de sa vie démissionnaire, de son immortalité désaffectée: le secret est assez cher et assez douloureux! Mais comme la fatalité est doucement et joliment conduite! Pas de violence! Pas d’horreur! Une sensibilité, une sentimentalité constantes et nuancées, une sincérité contagieuse, une belle pièce de brave homme!