On pleure doucement et longtemps. Jeanne Rolly (Blanche) est admirable de tendresse, d’abandon, de liberté, de grâce souveraine et de détachement innocent; Renée Maupin a le chien, la bohème, la sérénité de la Butte; Andrée Méry a une élégance agressive; Mazalto a une rondeur insinuante et Germaine de France une innocence canaille; Mlle Barsange est fort spirituelle; Mlles Didier, Rosay, Delmas, Descorval, etc. sont pittoresques et exquises; M. Claude Garry (Jacques) ne fait pas oublier Georges Grand mais a de l’émotion et de la détresse; Colas est parfait; Chambreuil effroyablement distingué; Denis d’Inès est très fin et Grétillat très émouvant. Louons MM. Flateau, Coste, Bacqué, Dubus, Jean d’Ys, etc., qui sont excellents.

Ce seront de beaux soirs: espérons—les grilles du Luxembourg ferment de bonne heure—que personne ne s’en ira noyer dans la fontaine Médicis!

22 avril 1911.

A L’ODÉON.—L’Apôtre.

Rien n’est plus estimable que la fièvre de M. Paul Hyacinthe-Loyson: il ne brûle que pour les grandes choses et les idées les plus hautes—et il brûle sans fin. Sa générosité et son éloquence, une sorte d’ingénuité angélique, un désir de loyauté qui va jusqu’à la frénésie, tout est pour toucher ses amis et ses adversaires politiques, surtout ceux-là. Sa pièce nouvelle, l’Apôtre, est aussi édifiante que civique—et d’une hauteur morale indéniable.

Voici. Le citoyen Baudoin est l’honneur et le fondement même de la République. On l’appelle «le père Conscience» et il habite, avec sa digne compagne, un vertueux cinquième du sixième arrondissement. Il est sénateur et son fils est député. Tout à coup sa simplicité, sa sérénité démocratiques, sont troublées: un scandale d’argent—des représentants du peuple achetés par les congrégations—a renversé le ministère: il faut que Baudoin, apôtre laïque, accepte le portefeuille de l’Instruction publique et des Cultes. Il ne veut pas: on le presse, on l’accule; le président de la Chambre fait un effort inouï pour le décider: il parle! Le tribun—pardon! l’apôtre—accepte enfin mais à une condition: c’est lui qui dirigera l’enquête—c’est anticonstitutionnel—et qui punira tous les coupables.

Hélas! Le premier coupable, le plus en vue, c’est son fils! Ce mari d’une femme exquise, ce père de délicieux enfants était un coureur! Il entretenait des danseuses! Il a reçu vingt mille francs d’une banque catholique et son secrétaire, un néophyte très pur, s’est suicidé parce qu’il avait signé le reçu! Est-ce cela seulement? Non! Et la jeune Mme Baudoin le proclame très simplement: il s’est tué parce qu’il l’aimait, elle! Mais le parlementaire Baudoin n’a pas de délicatesse: il est mort! Tant pis pour lui! Il endossera toutes les responsabilités, le mort! Qu’est-ce qu’il risque? C’est en vain que l’apôtre vitupère et prêche. Des mots! des mots! La conscience? un sobriquet! Le devoir, l’honneur! des rimes! Et la pauvre Mme Baudoin mère tremble et s’accuse: pourquoi lui a-t-on ôté son Dieu et sa morale religieuse, à cet enfant? Il est comme les bêtes? Quoi de plus naturel: il n’a pas fait sa prière depuis l’âge de six ans! La raison ne fait pas la vertu! Et ces gens sont très malheureux.

Ils le seront davantage. L’apôtre se décide mollement à faire tout son devoir et à livrer son fils. Mais quoi? des journaux paraissent qui apportent la preuve de la culpabilité du secrétaire: on a trouvé chez lui deux mille francs, des tickets de courses, des chemises de femme, des photos obscènes! C’est lui, le coupable! Bon, le crime du fils est plus grand: il a truqué la perquisition et sali le mort! Horreur! Aussi, le ministère a beau triompher, le président de la Chambre peut venir supplier Baudoin: il ne veut pas de cette hideuse victoire et, après une adjuration de son héroïque bru, il descend du Capitole en pleine honte et donne son indigne fils au juge d’instruction. Vive la République!

Je ne suis pas sûr que ce cri-là soit sur toutes les lèvres au sortir de la pièce de M. Loyson. Il lui a dit ses quatre vérités à Marianne, naïvement. Il a eu tort. La République est un mot qui vogue si haut, qui est si plein de joie et d’espoir, si lourd de symbole, de liberté et d’aise qu’il n’a rien à voir avec ses hideuses statues et avec ceux de ses gens qui sont abjects: il faut l’aimer pour elle-même, la République. Elle fait mieux que dévorer ses enfants: elle les vomit—et recommence. Quelle statue de Moloch ferait, avec des trous, la Liberté de feu Bartholdi! Et M. Paul Hyacinthe-Loyson peut avoir des regrets pour un régime précédent où son illustre père triomphait saintement et était l’homme de la cour, de la ville—et de Dieu!