En tout cas, l’Apôtre est un ouvrage très vénérable. J’aime mieux le Tribun, de M. Bourget, qui a un cri. Mais c’est si sincère et si brave! Il faut louer Mme Delphine Renot, mère dévouée et émue; M. Mauloy, prévaricateur cynique et costaud; M. Tunc, parfait président du Conseil; M. Séverin-Mars, qui se souvient un peu trop de l’Oiseau bleu et qui aboie son rôle de président de la Chambre; MM. Andrégor, Chevillot, Fabry, Max-Valléry, Pratt, Roubaud, Devarenne, Etchepare, qui ont de la gueule et du geste—et sont excellents.
Et surtout il faut mettre sur le même pavois Louise Silvain, magnifique d’abnégation, d’héroïsme et de grandeur d’âme, qui rugit la vérité, qui abhorre le mensonge avec frénésie, d’une voix si harmonieuse et si déchirante, et Silvain, bonhomme et demi-dieu de la République, qui va tout droit aux abîmes et au désespoir, qui lutte, anathématise, doute, s’abat, se relève, cherche son devoir et son âme avec une énergie et une sincérité qui vous sèchent la gorge. Ce n’est pas «le père Conscience», c’est la conscience même.
4 mai 1911.
A LA COMÉDIE-FRANÇAISE.—Le Roi s’amuse.
Triboulet! Triboulet! Triboulet! morne peine!
Ce n’est pas en nommant Victor Hugo officier de la Légion d’honneur et pair de France que cette Majesté constitutionnelle de Louis-Philippe a bien mérité de l’auteur de Hernani: c’est en interdisant ou en laissant interdire le Roi s’amuse, le 23 novembre 1832. Un magnifique soldat, le général de Ladmirault, rendit, en 1873, le même service au poète de l’Année terrible. Et le jubilé solennel et glacial de ce drame illustre, le 22 septembre 1882, reste dans la mémoire des survivants qui maudissent encore Got-Triboulet, Maubant-Saint-Vallier, tout en rendant justice à Mounet-Sully qui fut François Ier et à Mme Bartet (Blanche): on doit, dit un vieil ouvrage, la vérité aux morts, de la considération aux vivants. Ce fut, tout de même, une apothéose—sur la place du Théâtre-Français. Le peuple, qui n’avait pas assisté à la représentation, acclama le vates octogénaire.
Hier, il n’y eut plus d’apothéose: la place du Théâtre-Français aime mieux manifester contre que pour et le Dieu n’est plus. La salle hésita et s’étonna: on eût voulu sonner au drapeau, à l’auréole—et le respect même fléchissait: le jeu des acteurs, le décor, les costumes, tout accusait, tout enflait le généreux enfantillage, la brave fausseté de cette moralité «dessus de pendule», sa poussière sans époque, sa rouille antithétique!
Ah! l’antithèse! la sempiternelle et facile antithèse! Opposer, dans le même être, la hideur et la splendeur, le vice et la vertu, quelle volupté, quel procédé! Quasimodo, Triboulet, Lucrèce Borgia, la Tisbe, le crapaud, c’est tout un—et voilà un ressort, une mine, un poncif, une machine à couplets de bravoure, un éblouissement à jet continu et à jet double, une source pétrifiante à vous endormir debout, en apothéose! Les idées jonglent, avec réverbération, dans une magnificence verbale qui s’écoute et ne s’entend pas: un écho prestigieux répercute les hémistiches et les pages—et c’est l’ivresse des Bacchantes; disons l’ivresse pindarique. Ivresse toute livresque. Le théâtre est un crible et un laminoir. Lorsque je n’ai pas mon trouble intérieur, mon angoisse intime pour prolonger, pour éterniser mon émotion et mon enthousiasme, lorsque je ne puis pas m’arrêter sur un vers, sur un mot, prêter des ailes à une métaphore et laisser vibrer un sanglot, adieu! cherche! Un acteur n’est jamais que le monsieur qui passe—de Musset—et le monsieur qui reste, le monsieur qui dit son texte, comme il l’a appris, comme il le comprend, et qui n’est pas en communion avec moi. C’est sa voix, sa seule voix que j’entends, sans l’accompagnement de tous mes souvenirs, de toutes mes fureurs romantiques, et, tout hugolâtre, tout hugolo que je sois, j’entends grêle et petit et faux. Et ce n’est plus un état d’âme, c’est un spectacle.
Je n’aurais pas à le conter si le programme—qui se défie des spectateurs et de leur patience—ne le détaillait pas à loisir. C’est à la cour du roi François. L’on y danse, l’on y chante. On n’y boit pas. Le bouffon Triboulet rit de tous et de tout—et de toutes. Il est entremetteur et pourvoyeur de bourreau. Les haines s’amassent autour de lui. Voici venir—on entre comme dans un moulin, en ce Louvre—un condamné à mort honoraire, M. de Saint-Vallier, qui reproche au roi d’avoir pris la vertu de sa fille en échange de sa tête à lui, et qui le menace de venir à chacune de ses orgies, cette tête à la main. On finit par empoigner ce vieillard à bout de souffle, non sans qu’il ait maudit François Ier et son chien, ce Triboulet qui s’est gaussé de lui!