Mais je n’ai pas à vous résumer le reste, que Triboulet a une fille secrète et un cœur occulte, qu’il aide ses ennemis à enlever cette fille, l’innocente Blanche, en croyant enlever Mme de Cossé, que Blanche aime le roi qu’elle croit un pauvre écolier, qu’elle l’aime encore alors qu’il l’a déshonorée, et que son père Triboulet a révolutionné la cour et condamné à mort le roi François Ier. Je n’ai même pas à vous apprendre, hélas! que cette amoureuse de seize ans se fait tuer par le bon spadassin Saltabadil, parce que la sœur de cet honnête homme a eu pitié de l’infortuné François que le brave garçon avait charge de tuer, d’ordre de Triboulet, et que le bouffon en civil, chargé du sac où gît l’assassiné, trouve sa fille—et crie, crie, crie... J’omets le tonnerre, les éclairs, l’illustration...
J’espère que le public sera très nombreux et très ému pendant des charretées de représentations. Je l’espère—et n’en suis pas très sûr. De temps en temps, dit Horace, le bon Homère s’ensommeille. Hugo, lui, ne s’endort que pour avoir de braves cauchemars publics, des cauchemars rutilants et faciles, où tout s’enchaîne pour mal finir. Comme ça tombe! L’hôtel de Cossé et la maison de Triboulet se jouxtent, Blanche et François s’aiment déjà, Triboulet ne s’aperçoit pas qu’on lui bande les yeux tandis qu’il tient l’échelle, les courtisans se laissent chasser par un bouffon et laissent un proscrit agonir d’injures Sa Majesté très chrétienne pendant une heure, cependant que la garde écossaise et la garde suisse écoutent la diatribe avec admiration, et que des servantes montent des cuisines pour entendre les quatre vérités du patron, que sais-je? Et c’est le monarque de l’ordonnance de Villers-Cotterets, le monarque de «Car tel est notre plaisir», qui souffre tout cela! N’insistons pas. Saluons. M. Paul Desjardins écrivait jadis qu’un garçon qui compose la Chasse du Burgrave à dix-sept ans lui avait toujours paru un peu en retard. Victor Hugo avait trente ans lorsqu’il accomplit le Roi s’amuse, en vingt jours...
M. Jules Claretie, qui a pour l’auteur des Misérables le culte le plus éclairé—n’est-ce pas lui qui, en 1870, le ramena de Bruxelles à Paris?—a donné à l’œuvre les plus beaux décors et les plus magnifiques costumes: on en mangerait. Je sais bien que ces dames sociétaires et pensionnaires étouffent sous ces velours, ces brocarts et autres tissus du Camp du drap d’or; que ces messieurs sont très gênés par leurs collants, leurs manches, leurs plumes, leurs chaînes et leurs manteaux, et qu’ils évoquent parfois un cortège à pied de la mi-carême, mais je voudrais vous y voir! Il faut louer M. Croué, un Marot violet, vindicatif et sensible encore; MM. Garay, Alexandre, Jean Worms, Gerbault, Chaize, Georges Le Roy, gentilshommes très consciencieusement abjects et complaisants; M. Lafon, un Cossé grotesque et féroce; MM. Décard et Charles Berteaux, serviteurs fort séants; M. Falconnier, enfin, qui occupe avec autorité le rôle falot et légendaire du chirurgien. M. Paul Mounet est un Saltabadil délicieux de fantaisie rouge; M. Mounet-Sully, Saint-Vallier frémissant et inépuisable, a déjà l’air d’avoir sa tête à la main et d’être le fantôme chenu de son juste et vibrant ressentiment; M. Jacques Fenoux—j’annonce le roi—est trop esclave du texte et de l’esprit de Victor Hugo: ce n’est guère qu’un ivrogne et un libertin, lourd de volupté et de désir. Où est la grâce, où est le prestige du roi-chevalier?
Mme Thérèse Kolb est une dame Bérarde astucieuse, confortable et avide; Mme Lherbay a de l’émotion; Mme Jane Faber de la coquetterie, Mlle Dussane la plus joviale santé, le plus innocent cynisme et une générosité à faire frémir, et Mlle Géniat, qui joue Blanche envers et contre toutes, est admirable de confiance, de désespoir, d’ingénuité douloureuse et passionnée: elle est harmonieuse dans les larmes de la mort. Et Mlle Chasles danse à la perfection.
Quant à Silvain, il est inouï et mérite le respect le plus formidable. Mafflu et monstrueux, il fait de Triboulet—ce scorpion sentimental, ce roquet attendri—un mammouth immense et divin: il ne pique pas et n’embrasse pas: il écrase de sa bave et de son baiser; il ne ricane pas: il tonne! Il ne se lamente pas; il se foudroie avec l’univers entier. Et, dans l’orage du dernier acte, il est tous les tonnerres de Dieu. Il porte sa bosse sur l’oreille—et sa marotte est le sceptre de Charlemagne. Vénérons l’effort de cet homme qui, en un mois, a été le Polymnestor de son Hécube, l’Apôtre et Triboulet!...
Maintenant, nous pouvons relire Tristesse d’Olympio et le Waterloo des Misérables!
15 mai 1911.
AU THÉATRE MOLIÈRE.—Demain.
Jamais deux sans trois ou sans quatre. Dans la Barricade et dans le Tribun, Paul Bourget met aux prises un fils et un père. Dans l’Apôtre, Paul Hyacinthe-Loyson oppose un père et un fils. M. Pataud ne pouvait faire moins.