Mais n’anticipons pas.
L’auteur (en société avec M. Olivier Garin) a anticipé, à l’exemple de M. Jules Lemaître ou de M. Wells. Il nous fait vivre, tout de suite, en 1925, environ—et je vous le souhaite.
Il n’y a pas grand’chose de changé: à peine si le progrès scientifique—Dieu vous bénisse!—a centralisé toute la vie motrice du pays dans un centre industriel de Paris, propriété de la Compagnie du trust «Force et Lumière». Les ouvriers, par habitude, veulent avoir un salaire un peu moins insignifiant, voire participer aux bénéfices. Un conseil d’administration, où l’un des membres siège en bottes et en éperons, offre à leur délégué Langlade une participation grotesque, deux pour cent, cinq pour cent, au plus. Langlade gronde. Qu’il aille se promener! La société a un rempart, un otage, le propre fils de Langlade auquel ce bon bougre a fait donner la pire instruction et qui est devenu le plus dévoué soutien de la classe bourgeoise—l’Etape, Pataud!—l’ingénieur le plus habile et le plus discipliné de la compagnie. On jette à la porte—ou presque—le représentant du ministre du Travail, on chasse un inventeur de génie. On congédie les ouvriers amenés par Langlade. C’est la lutte finale, enfin!
D’autant plus finale, si j’ose dire, que Langlade expose, à la Bourse du Travail, un plan sans réplique. Puisqu’on a tout centralisé, il ne s’agit que d’aller au centre même et de tout supprimer en frappant, au cœur même, le capital tout-puissant, en stérilisant le totalisateur des câbles à haute tension, en faisant un court-circuit géant et général.
C’est l’héroïque et génial Langlade qui se charge de l’opération, de la délicate opération qui délivrera le peuple du machinisme, lui permettra d’employer ses bras et d’échapper à des salaires de famine. Comme vous le devez penser, c’est son propre fils, transfuge de caste, qui le tuera avant qu’il ait agi. Et c’est le vieil ingénieur spolié et raillé qui accomplira le geste. C’est le prolétariat intellectuel qui sauve la totalité du prolétariat—et qui en meurt, avec sa science et ses conquêtes.
Cette conclusion n’est pas sans grandeur et elle a, comme toute la pièce, quelque amertume. Le fils de Langlade est tout à fait traître et parricide, par destination et fatalité. M. Pataud est plus eschylien que Bourget. Et il a une sorte de désespérance finale. Espérons que ça ne durera pas.
Sa pièce, pour nous en tenir aux fastes dramatiques, a de la gueule, de l’accent, des déclamations,—mais la Révolution française n’en est-elle pas truffée?—de la gouaille et des mots. On y a remarqué MM. Rémy, qui silhouette douloureusement et violemment l’ingénieur infortuné et providentiel; Schaeffer, le fils dénaturé; Dauvilliers, Lacroix, Paul Daubry, Desplanques, Faurens, Arquillière, étonnant de puissance et de vérité; Mévisto, qui s’est prodigué; Eugénie Nau, pathétique, véridique, clamante et résignée.
A la prochaine, camarade!