Depuis son apparition à la lumière des librairies et du théâtre, il y a quatorze ou quinze ans, la famille Shaw est aussi populaire, aussi illustre que la famille Benoîton. Elle est plus savoureuse, étant un peu plus américaine, tout de même, et plus neuve. Jamais le clair et pénétrant génie de M. Abel Hermant ne campa des personnages plus éclatants, plus vivants, jamais sa verve ne fut plus riche, avec un fond de bonhomie joviale, assez rare—et d’autant plus précieux—chez l’auteur de la Surintendante.
Et voici les Transatlantiques lyriques et dansants: Franc-Nohain, quittant un instant son sceptre de moraliste, et ne se souvenant que de sa vieille muse, et ce Silène harmonieux et fusant de Claude Terrasse se sont adjoints au père de M. de Courpière; cette collaboration de choix sarcastique et ailée, nous a donné les trois actes, les quatre tableaux qui viennent de triompher et qui triompheront longtemps. Je n’ai pas à conter les calmes et agréables péripéties de cette pièce historique, le mariage, en musique, à Newport, du jeune marquis de Tiercé et de Diana Shaw, la présentation de la dame Shaw et des enfants Shaw aux photographes, les réflexions effrayantes et naïves du jeune Bertie, colonel d’une équipe de natation à seize ans—mais n’avons-nous pas eu le colonel et l’état-major des plongeurs à cheval?—et de la plus jeune Beddy, élèves d’une école mixte où l’on enseigne le baiser, en mesure, la méchanceté de l’aîné des Shaw, Marck, l’entrée des créanciers du marquis, et leur trio qui, déjà, doit être célèbre, je n’ai pas à vous présenter la princesse de Béryl, Américaine si ohé! ohé! qu’elle veut compléter sa centaine d’amants.
Je n’ai pas à vous introduire, à Paris, dans le salon glacial de la marquise de Tiercé douairière, à vous faire assister à l’invasion de cette Morgue armoriée par toute la tribu des Shaw, venue pour voir si leur fille et sœur est heureuse, je n’ai pas à vous relater leurs ébats, leurs impairs, leurs cris et leur appétit, l’ahurissement de la douairière et de son frère, le comte Adhémar, la fraternisation, si j’ose dire, un peu poussée des enfants Shaw et des jeunes Tiercé: c’est une joie diverse, épileptique, hallucinante. Et c’est jeune, et c’est charmant. Vous savez aussi que, à un hôtel fameux et mieux qu’impérial, tout le monde se rencontre et se trompe de porte, que, pour compléter son cent d’amants avant de revenir à Marck Shaw, la princesse se donne au vieux comte Adhémar, que le marquis se fait pincer avec son ancienne maîtresse, Valentine Chesnet, dont le patriarche Shaw vient de se déclarer épris: c’est le divorce.
Le divorce n’aura pas lieu. Voici Noël, le joyeux Noël! En préparant l’egg-nog de rigueur, en faisant des effets de tablier et des effets de cuiller, la famille Shaw arrange tout: par amour de l’almanach de Gotha et pour que Marck puisse épouser la fille du roi de Macédoine—vous vous rappelez bien que ce monarque est l’amant de Valentine—les époux Tiercé ne divorcent plus. On s’aime, on passe sous le gui, et cela vous donne, dans des lumières de rêve changeantes, le plus joli ballet du monde.
Voilà. Mais comment rendre la prestesse sautillante et saccadée des vers, l’habileté des couplets, l’accent, l’air des gens, l’atmosphère? Comment détailler l’ample musique de Claude Terrasse, son étoffe, sa facilité savante, sa magnificence discrète? Il y a des choses appuyées et des motifs fuyants, une idée constante de parodie et de bouffonnerie, un sourire infini et contagieux. Ce ne sont pas de ces rythmes berceurs et qui rêvent debout, qui câlinent la pâmoison et qui font valser des momies, ce ne sont pas des coups d’archet dans un manège de chevaux de bois, c’est de la musique bien franche et bien carrée, plus séduisante que toutes les singeries tziganes et d’une distinction amusante, d’une sûreté comique, d’une grâce et d’une drôlerie couplées qui font plaisir.
Et c’est très joliment joué. M. Defreyn est un marquis très gentil et qui sera parfait dès qu’il ne sera plus enroué; M. Gaston Dubosc a une autorité, un aplomb et un entrain infatigables; M. Henry Houry est très comique; M. Clarel fort amusant; MM. Yvan Servais, Miller et Isouard sont des fournisseurs désirables; M. Georges Foix et Blanche Capelli sont exquis de jeunesse; Mlle Alice O’Brien (Diana) est étourdissante; Mlle Cesbon-Norbens (la princesse) a le plus harmonieux cynisme; MM. Désiré, Harvana, Aldura, etc., sont excellents; Mme J. Landon est gentiment confortable; Mme Leone Mariani a une beauté étonnante et fascinante; Mlle Evelyn Rosel est extraordinaire et vertigineuse; M. Paul Ardot est inimaginable de clownerie vocale, de jeunesse simiesque, de prestesse spirituelle. Enfin, dans une ariette inespérée et inattendue, Mme Louise Marquet (la douairière) a ravi et charmé longuement toute l’assistance: c’était le XVIIIe français qui revenait, en équipage et dans son naturel, et qui reprenait—tranquillement—possession de l’antre de l’opérette viennoise et hongroise. C’est la victoire.
THÉATRE DU CHATELET.—Le Martyre de Saint Sébastien, mystère en cinq actes, de M. Gabriele d’Annunzio, musique de M. Claude Debussy.
Longtemps avant de voir le jour, la nouvelle pièce de M. Gabriele d’Annunzio était mieux qu’illustre, puisqu’elle était persécutée d’avance, et, pour obéir à son titre même, par les pouvoirs les plus vénérables et les plus sacrés. J’ai dit «la pièce» et je m’en excuse. Pièce? Non! C’est un événement et presque un avènement, dans notre pays démocratique. N’est-ce pas un don de plus ou moins joyeux avènement que l’octroi à sa nouvelle patrie d’un poème dramatique en sa langue, en toutes ses langues, neuve et vieillie, vers et prose, d’un effort-chef-d’œuvre, de je ne sais quel monument hiératique et frémissant, monstrueux et divin, immense, énorme, infini et d’une irritante délicatesse? Pour son premier ouvrage français, l’«exilé florentin»—c’est ainsi que, dans sa bonne volonté, se nomme le poète de la Fille de Jorio—s’est dépassé dans son outrance, dans son invention, dans sa subtilité, dans sa splendeur et sa volupté. Il fait une entrée démesurée dans le parler français—sur une scène présentement russe—avec toutes ses métaphores, toutes ses images, toute sa recherche du rare, de l’impossible, du contradictoire, avec une érudition et un vocabulaire incalculables, avec son âme lourde de tous les désirs et de tous les orgueils, avec son cœur avide d’adoration, inquiet, mécontent, enthousiaste et tourbillonnant.