Le résultat, c’est un chatoiement de couleurs, de nuances, de lumières, une profusion d’attitudes, une ruée de magnificences: c’est une douzaine—ou deux—de tableaux vivants quattrocentistes, merveilleusement disposés—grâce à M. Barkst—et clairs et pensants, une floraison plus ou moins pure, mais abondante et enivrante, de fleurs, de gemmes, de tristesses orfévrées, de fièvres et de malaises en beauté, c’est un microcosme de vitrail où les vertus et les vices, où le trouble inavoué de la vie et de l’au-delà viennent danser une danse des morts.
Mystère, prétend l’auteur de la Nave. Mistère! soit! Mais mistère hérétique. Mistère qu’aurait pu écrire ce Dolcin ou Doussin qui prêcha l’amour dans la souffrance et toutes les souffrances, toutes les amours défendues. Mais ça ne me regarde pas. J’aimerais mieux que le héros de cette féerie lyrique ne s’appelât pas saint Sébastien, d’autant que le christianisme n’a rien à faire en cette fiction platonicienne ou néo-platonicienne, mais je ne suis ici qu’un juge profane—et si profane puisque tout y est musique!
Donc, nous sommes dans un décor admirable et fantaisiste. C’est la Cour des lys, où rougeoie un brasier, où deux jeunes frères jumeaux, déjà torturés, attachés à deux poteaux, attendent le dernier coup du martyre. Il sont si grêles et déjà si mourants! On pourrait les sauver encore! La foule manifeste sa pitié. Le préfet, sur sa chaise curule, absoudrait avec bonheur. Voici la mère, voici les sept jeunes sœurs des suppliciés. Elles les supplient délicieusement. Mais, au moment où l’un d’eux, au moins, va céder, un murmure, un frisson d’or ébranlent le monde. Les archers viennent de s’apercevoir que leur très jeune et adorable chef qui, casqué et en armure de rêve, reste tout droit sur son arc, commence à saigner sans fin, des deux paumes de ses mains blanches. Et voici que ce prince-enfant encourage et détermine les martyrs vacillants, qu’il lit dans l’âme de la mère douloureuse, des sœurs très douces, et qu’il les donne à la bonne mort, au Christ miséricordieux. Voici que, en dépit des supplications de ses hommes, de tous les hommes et de toutes les femmes qui l’aiment unanimement, il se dépouille de son armure et de ses armes, de sa dernière flèche qu’il tire vers le ciel et qui y entre—miracle!—qu’il danse sur le brasier une danse mystique, sans rencontrer de charbons ardents, en sentant seulement à ses pieds le baiser des lys courbés et couchés...
Et nous voilà dans une chambre d’idoles: toutes les figures du Zodiaque, enchaînées et prophétiques, annoncent du nouveau, un dieu nouveau. Et des foules vivantes entrent, par des soupiraux, dans ce temple à la porte d’airain: elles attendent des guérisons, des miracles, de ce Sébastien qui donne la mort aux faux dieux et la vie aux agonisants. Mais il vient et détrompe son public: s’il a donné la voix aux muets, c’est pour qu’ils puissent confesser le Christ et aller à la mort; il n’y a que l’amour dont il est archer et la mort dont il est l’amant—et l’immortalité et Dieu. Et qui s’avance? Quelle est cette malade consumée et extatique, si fière de sa fièvre et si glorieusement inguérissable? C’est Celle à qui le Mauvais a donné le suaire de Jésus, celle dont la poitrine est effroyablement et exquisement mordue par la Face auguste, qui est brûlée par Dieu, sans fin et vivante. On la supplie de montrer le visage d’éternité. Quand elle s’y décide, elle tombe morte: elle est guérie des fièvres. Et la porte d’airain s’ouvre large...
Les trompettes sonnent: l’empereur est sur son trône, entouré de ses soldats, de ses archers, de ses captifs, de ses captives, de ses mages, des prêtres de toutes ses religions: et Sébastien est là, lui aussi. L’empereur, qui l’aime d’un tendre amour—car il est beau—ne veut pas qu’il soit chrétien, qu’il soit martyr. Il l’abandonne pour le ressaisir, le condamne pour le sauver, l’adjure, lui offre des provinces, des temples, la divinité, l’empire. Sébastien, las et convaincu, se cache le visage et se laisse voir, prend la cithare et est proclamé Orphée, Adonis, Adonaï: tous les prêtres orientaux et plus lointains encore le reconnaissent pour un Dieu, leur Dieu à eux. Et lui, après avoir confessé le Christ jusqu’à le danser, dans sa Passion, depuis la marche et les accablements jusqu’à la mise en croix et aux fléchissements de la tête et des bras, il a sa tentation et accepte le globe du monde: cette folie ne dure pas. Il jette à terre l’emblème du pouvoir suprême! C’en est trop: il sera supplicié! On attachera ses cheveux aux cordes de la cithare, on lui mettra le plectre sur la poitrine, on l’ensevelira sous les fleurs... «Doucement, dit haletant l’empereur désespéré, doucement—car il est beau!»
Dès lors, c’est le vrai martyre—comment faire autrement?—le laurier sacré, les archers qui ne veulent pas tirer, Sébastien, qui «meurt de ne pas mourir» et qui meurt à la terre, non des flèches qui ne l’atteignent pas, mais de l’extase d’aller rejoindre, d’aller compléter Dieu. Et ce sont les anges, les cantiques, j’allais écrire l’apothéose.
Car ce mystère n’est pas naïf—et comment Gabriele d’Annunzio, qui a toutes les autres grâces, pourrait-il prétendre à la grâce naïve, de bon escholier, de gentil basochien? Louons l’artiste sans mesure et repos, louons son génie qui se prolonge et rebondit, qui cavalcade de trouvailles en métaphores, qui se précipite d’audaces en prodiges, au risque de la gêne morale et du sacrilège, qui bondit parmi les tours de force verbaux, les sauts périlleux, harmonieux et rythmiques, qui, parfois, ne s’entend plus, dans le déchaînement de sa pensée, de ses souvenirs, de son éloquence, et qui continue pour nous plaire, pour nous ensevelir sous les périodes et les répons, comme il ensevelit saint Sébastien, sous les fleurs. C’est un chaos savant de toutes les croyances et de toutes les impiétés, c’est la Tentation de Saint Antoine de Flaubert avec une aggravation de volupté constante et solitaire; c’est l’Homme-Dieu, le Dieu total et unique dans son impénétrable et effroyable orgueil.
Il faut louer Mme Adeline Dudlay, qui pleure avec passion—c’est la mère des martyrs—et se sacrifie avec passion; Mlle Véra Sergine (la fille aux fièvres), qui est effroyablement pathétique et vertigineusement suave; M. Desjardins (l’empereur), qui a de la majesté, de la pitié, de la colère, du devoir; Henry Krauss, le bon préfet, et tant d’excellents artistes des deux sexes! C’est parfait. Quant à Mme Ida Rubinstein (le saint), les autres lyriques, les décors, les chœurs, l’admirable mise en scène d’Armand Bour, l’effort de Gabriel Astruc, etc., etc., je les laisse, non sans déférence, à notre éminent et harmonieux Reynaldo Hahn; c’est, comme toute la pièce, je le répète, de la musique, de la musique, de la musique!...
J’avais laissé à notre rythmique ami Reynaldo Hahn l’honneur de louer, comme il convient, dans le Martyre de Saint Sébastien, qui est son œuvre et sa chose, Mlle Ida Rubinstein, qui se prodigue, qui s’offre, qui est chair—si peu—et âme, qui est mélodie et cantique. Je ne voudrais pas que cette interprète passionnée et inspirée demeurât sans salut et sans gloire. Avec toutes les réserves de droit, j’admire son effort et sa grâce, et, dans son rude accent qui ajoute à la majesté et au lointain du mystère, je l’admire pour sa volonté, son résultat, son idéal.
22 mai 1911.