THÉATRE RÉJANE.—L’Impératrice, pièce en trois actes et six tableaux, en prose, de Catulle Mendès.

Lorsque Mme Réjane, dans la noble émotion qui ne la quitta pas de la soirée, vint hier prononcer ces paroles: «La pièce que nous avons eu l’honneur de représenter devant vous est de notre regretté maître Catulle Mendès», un silence auguste précéda les applaudissements qui, tout de suite après, jaillirent et éclatèrent longuement, comme des sanglots. Toute la salle avait communié, dans l’infini, avec le génie, la tristesse et la grandeur, avec la fatalité et l’immortalité; un grand souffle avait passé sur elle; ce n’était plus ni du théâtre ni de la vie, c’était de la beauté et de la douleur, toute douleur et toute beauté qui ouvraient leurs ailes jumelles dans un ciel de gloire.

C’est que, moins de deux mois après sa fin terrestre, l’auteur de l’Impératrice est visible et présent, chair, sang, âme et cris, dans son drame de pitié, de tendresse, de désespoir et d’espérance, dans ce drame traversé de pressentiments et de présages, et si vaillant, si héroïque dans sa nostalgie, dans ce drame que les soins pieux d’une veuve au deuil fervent ont dressé si grand, si vivant au-dessus d’une fraîche tombe, qu’on ne peut plus songer à la mort et que l’éternité rejoint la vie, en une active apothéose. Mais Catulle Mendès s’irriterait et s’irrite de ce préambule. Pour lui, dans l’existence d’ici et d’au-delà, il n’y avait, il n’y a que le labeur. Voyons la pièce.

Nous sommes en Pologne, dans cette Pologne que le poète aima toujours, d’amour, et qui lui donna, entre autres chefs-d’œuvre, ses admirables Mères ennemies. Vieux, usé, ivrogne, débauché et cruel, le comte Walewsky achève crapuleusement de mourir. Il a horreur de Napoléon qui, détrôné, croupit à l’île d’Elbe, des Bourbons qui l’ont mal remplacé, de tout: lui seul sait être tyran.

A table, entre deux attaques et trois vins, il se permet de nouveaux et pires sarcasmes contre M. de Buonaparte. Sa femme s’en va: il n’y prend pas garde—et continue. Mais voici passer des malles et des bagages: c’est la comtesse Walewska qui s’en va pour ne plus revenir. Le comte s’étonne, s’indigne. Mais Marie-Ange Walewska se redresse, fait venir ses domestiques, ses serfs, ses paysans et se confesse, se proclame; elle a été la maîtresse de l’empereur Napoléon, presque poussée dans ses bras par son ignoble époux; son fils est le fils de l’empereur, et, puisque Napoléon est vaincu, exilé, solitaire, elle va le rejoindre avec son jeune enfant. Qu’on l’empêche! Les Polonais tombent à genoux. Le comte Walewski s’abat, agonisant. Et Marie-Ange va à son angélique mission de consolation, de réparation, d’abnégation.

L’île d’Elbe. Un grouillement de mercantis plus ou moins espions, de filles grappilleuses de baïocchi et de soldi, des grenadiers qui jouent aux boules, tout un petit, tout petit monde, besogneux, hargneux, mauvais. C’est la nouvelle et dérisoire capitale de Napoléon le Grand. Et voici son aide de camp, le général Drouot, accompagnant une jeune fille, Enriquetta, qui le courtise et qu’il aime, mais qu’il ne veut pas épouser; il se condamnerait à l’inaction dans cette île trop charmante et annihilante où il n’y a plus place pour la volonté, où l’Empereur, l’Empereur lui-même a cent ans, les pieds pesants, l’âme lourde, où il désespère, où il meurt sans fin au lieu d’agir! Tenez! Après des touristes irrespectueux, Napoléon descend l’escalier, interminablement, plus vieux que Frédéric II et Frédéric Barberousse ensemble, écrasé sous le poids de ses vaines conquêtes, de tous les pays conquis et abandonnés, sous le poids de tous les abandons dont il est victime! Il y a là un colonel anglais qui le garde et qui le fait espionner, tous ces traîtres de toutes les nationalités, toute cette médiocrité d’une île minuscule, tout cet affront d’une souveraineté illusoire, ironique, injurieuse!...

Mais une rumeur a couru, un bruit se précise: l’impératrice va venir avec le roi de Rome, elle est annoncée! elle arrive! L’Empereur se reprend à vivre, se hausse, dans son mesquin palais, à l’enthousiasme, à l’élégance, à l’étiquette! Son fils! Sa femme! Il reprend les dames d’honneur sur leur tenue et sur leur mise dont elles ne peuvent mais, commande le grand service, ses costumes de Marengo et d’Austerlitz, met en grande tenue les mamelouks et les grenadiers, mobilise le bataillon corse; il ira au-devant de Marie-Louise en équipage de luxe, de gloire et d’épopée; c’est pour lui un gage de bonheur et de splendeur, une réconciliation avec la toute-puissance, un pacte sacré avec la victoire. Mais son demi-geôlier, le colonel anglais Campbell, le décourage: «Est-il si sûr que c’est Marie-Louise qui vient?» Et le pauvre grand homme, creusé d’un doute, accoutumé aux trahisons de ses maréchaux et de ses dignitaires, le pauvre grand capitaine en jachère, le triste empereur sans peuples se désole: il ira seul ou presque seul, sans faste, à l’hypothétique débarquement de son bonheur et de sa postérité.

Le voilà au bord de la mer, seul avec son immense passé et l’ombre de son avenir; le voilà luttant avec sa misère et tous ses triomphes, se souvenant de ce qu’il fut et se rappelant ce qu’il est, appelant ses légions disparues, esclave de sa gloire, prisonnier de sa défaite, Titan vaincu et frémissant, comédien lassé de sa résignation, quadragénaire fatigué, si fatigué! qui n’a plus que dans le quartz du rocher le reflet brisé de son étoile! Ses emportements d’enfant, son énergie de surhomme, son impatience d’époux et de père, tout se mêle en accablement, en bouillonnement; la salve de coups de canon qui se perd dans la nuit lui remet en mémoire des coups de canon plus efficaces. Enfin, voici des grelots de voiture, enfin voici un groupe, enfin voici un jeune enfant qui accourt: Napoléon l’enlève à bout de bras, l’étreint, l’embrasse passionnément, puis il va à la mère qui, agenouillée, se cache le visage.

«Sire, sire, gémit-elle, pardonnez-moi! ce n’est que moi!»

L’empereur ne peut pas, ne veut pas voir le sublime de ce dévouement. Il a été trompé dans sa fièvre, dans son espoir, dans son extase. Qu’est-ce que cette «servante au grand cœur» en face de son rêve, ambitieux et légitime? Marie-Ange Walewska, un caprice!... Il pleure, pleure... L’enfant, fier et autoritaire—il a de qui tenir—tire Napoléon de ses pleurs. Le souverain de l’île d’Elbe recueillera Marie-Ange et son fils et se résignera à son bonheur: il le cachera.