Et il est heureux dans sa petite maison de la montagne: tout comme Henri IV, il joue à califourchon et à cache-cache avec son fils, l’espiègle petit comte Alexandre Walewski, dorlote sa tendre, aimante et dolente Marie-Ange, mais, entre les caresses et les gentillesses, il y a des mots, des phrases, des allusions involontaires à un autre enfant, à une autre femme. Cet héroïque et sublime Drouot va plus loin: Napoléon est veuf puisque la seule impératrice, la bonne Joséphine, est morte; l’église catholique ne reconnaît pas le divorce; la frivole Marie-Louise n’est qu’une concubine. Que Napoléon épouse Walewska! Qu’il refasse l’indépendance de la catholique Pologne! Alors, le malheureux empereur, déjà si affreusement trahi par les meilleurs de ses lieutenants, croit être trahi une fois de plus. Et dans quelles circonstances! Et par qui? Cette tendre et douce Walewska n’est qu’une intrigante, une ambitieuse et, même si elle agit par amour de sa patrie polonaise, elle ne l’aime pas, lui, Napoléon, déchu et seul. Elle aime sa puissance d’hier, sa puissance de demain! Il chasse la pantelante amoureuse et le fils usurpateur; il chasse l’intègre et bavard Drouot; à peine s’il tempère un instant sa féroce rigueur. Marie-Ange et Alexandre, l’une portant l’autre, s’en iront, s’en iront tout de suite, dans la plus atroce tempête, dans le désarroi forcené de la nature déchaînée.

Walewska est partie, dans la pluie et la foudre, obéissant à son seigneur, comme Agar chassée par Abraham. Il faut qu’elle s’embarque tout de suite, qu’elle fuie l’île maudite et bénie. Mais la mer est démontée, les éléments sont en furie; personne ne sera assez fou pour fréter une embarcation. Affolée, ayant encore dans les oreilles et dans le cœur la colère et le désespoir de l’impérial aimé, Marie-Ange supplie les femmes et les hommes, sur ce rivage sillonné d’éclairs, battu de paquets d’eau: fuir, fuir. Elle offre son argent, ses bijoux. Enfin un pêcheur se dévoue. La tempête redouble. Le naufrage est certain. Les femmes s’agenouillent, sanglotent, hurlent, prient. Le désastre est plus proche. La fiancée du pêcheur dévoué supplie la divinité de la mer, lui sacrifie l’or, les joyaux de la passagère. Mais l’empereur est arrivé. Il n’a pas pu décider les plus fins marins à prendre la mer. Mais il commandera aux éléments. Les ors, les joyaux n’ont rien pu sur la tempête. Napoléon fait un plus grand, un suprême sacrifice: il jette son épée dans la mer. Satisfait de ce don plus que divin, Neptune s’apaise. C’est un miracle merveilleux: Walewska et le jeune Alexandre iront à leur destin. Napoléon attendra le sien. Et les femmes remercient la Vierge.

On voit la grandeur réelle, symbolique, imagée, vibrante et tonnante d’un tel dénouement—surtout lorsqu’on songe à une catastrophe qui n’a pas voulu de rançon. Je n’ai presque jamais vu pareille émotion et plus intense triomphe: il dépasse les larmes.

La pièce a été montée avec une véritable religion; les décors sont ou magnifiques ou sublimes d’horreur; les costumes splendides quand ils ne sont pas superbement exacts,—et il y a des meubles de l’île d’Elbe, prêtés par le prince Roland Bonaparte; un mouchoir authentique de Napoléon, offert par François Castanié, qu’on ne peut oublier. M. Duquesne, dans le rôle trop court du comte Walewski, est effroyable et grandiose d’ignominie. M. Signoret est très souple, très varié et très habile dans le personnage d’un espion à transformations, sans grande utilité. M. Varennes est très chaleureux sous l’uniforme du vertueux Drouot qui parlait un peu moins dans la réalité. M. Fréville a de la sensibilité et le plus joli habit rouge des fastes britanniques. Mlle Monna Gondré représente avec crânerie le jeune Alexandre Walewski: elle ira loin. M. de Max figurait Napoléon. C’est un personnage qui échappe généralement, fatalement, à toute interprétation; il s’est imposé, il ne se renouvelle pas. Cette réserve faite, M. de Max a eu toute la tristesse, toute la force, toute la gaminerie, toute la tyrannie de son personnage; il a été le Titan foudroyé et la foudre même, la ruine et le Dieu. Pour Mme Réjane, elle a été sobrement, la révolte et la caresse qui s’offre, la tendresse et la terreur; elle a été le dégoût et l’adoration, la mère, l’amante, la consolatrice touchante, dolente, l’éternel sacrifice.

Et cette pièce en prose qui triomphe est—ai-je à le dire?—rythmique et musicale, en dehors des airs de M. Reynaldo Hahn, très émouvants au reste. C’est le Crépuscule des Dieux, le crépuscule des héros, la halte amère entre la défaite et l’épopée brisée; il n’est rien de plus mélancolique, de plus fort et de plus charmant. Et Catulle Mendès, dans ce drame, dans ses interprètes, dans son idylle violette, dans son élégie sombre, acclamé; sa jeune éternité viendra, au cours de ce printemps qu’il eût aimé, nimber, dans le pâle soleil, l’Arc de triomphe de l’Etoile.

THÉATRE DE L’ŒUVRE (Salle Marigny).—Le Roi Bombance, tragédie en quatre actes, de M. F. T. Marinetti.

Il serait cruel d’épiloguer sur la mésaventure du charmant confrère et du galant homme que ses cartes de visite appellent il poeta Marinetti. Après avoir offert dans une revue à lui, à Milan, la plus large hospitalité aux poètes français de ses amis, il est venu demander à Paris ses lettres d’investiture et ses éperons de chevalier, pardon! de prince lyrique. Il repassera. La stricte vérité nous oblige à dire qu’à la répétition générale, tout au moins, le spectacle fut plus dans la salle que sur la scène, non sans indignation exagérée et enthousiasme hors de saison, avec des cris, des rires, des gloussements qui n’étaient pas dans le programme. Nous avons été rajeunis de treize ans: c’était en rinforzando, la soirée d’Ubu roi. De là à la journée d’Hernani, il y a, je crois, de la marge.

Ce n’est pas que Le Roi Bombance manque de qualités, de verve, d’outrance, de générosité, de farce tragique: c’en éclate, pour ne pas employer un mot qu’on trouve un peu trop dans la pièce—et cela seul me dispenserait d’en dire plus long. Mais il est des choses qui sont à lire, de temps en temps, et qui ne sont pas bonnes à entendre. Et ce ne sont pas toujours des paroles.

Que puis-je citer, s’il faut des citations?