Rien n’est plus mélancolique qu’un renoncement. Il y a des renoncements héroïques, il en est de piteux. Le héros—si héros il y a—que nous présentent MM. de Nion et de Buysieulx n’a rien d’héroïque.
Poète célèbre et retiré du monde, il va se rencontrer avec une de ses correspondantes, l’Américaine Minna Lorgant. Ils ont eu ensemble un long roman par lettres, ils s’aiment, se plairont et s’épouseront. La fatalité conduit au vague Palace, où ces deux êtres prédestinés se vont aborder, une ancienne maîtresse du poète, une marquise sur le retour qui le confesse—il s’appelle Huguin-Senonges—qui le raille, qui, par dépit et par tendresse rosse, fait peser sur les épaules du Céladon grison des cinquante-six ans, sa lourdeur, sa lassitude. Et quand l’exotique admiratrice est venue, le poète, tout attendri, tout saisi, tout passionné, n’ose pas se nommer, se déclare à peine, se donne pour un autre et, meurtri, vieilli encore, si possible, blessé à mort, laisse aller le délice tout proche et retombe à sa nuit: il y a eu erreur sur la personne sinon sur l’âme: il n’est plus que l’ombre de son génie et de son ombre. Il a peur de tout—et de soi—et mourra solitaire.
Cette grisaille délicate, touchante, un peu pénible et élégante, est jouée parfaitement, par M. de Féraudy qui s’est fait la tête du regretté Sully-Prudhomme (à moins que ce ne soit celle de M. Camille Pelletan), qui est ému, pesant, délicieux d’espoir, de résignation et d’accablement, qui a la timidité la plus jolie et les nuances les plus attendries; par Mme Devoyod (la marquise), terriblement avertie, ironique et câline, trop jeune pour son rôle, et exquise, et par Mme Piérat, qui est une Américaine très flirt, académique et littéraire, inconsciemment féroce. Elle a un chapeau vertigineux. N’oublions pas M. Berteaux, qui est un maître d’hôtel beaucoup trop chic, mais délicieux, déférent et narquois.
Voilà pour le sentiment. Passons au comique. On sait le goût qu’a M. Max Maurey pour le fait divers et combien il sait tirer parti de la moindre situation et de la plus anodine aventure. Il aime d’amour l’escroquerie pittoresque, et, après M. Lambert, marchand de tableaux, où il avait dramatisé en joie l’infortune classique de l’aliéniste Legrand du Saulle, il nous relate l’histoire légendaire de l’humble violon, plus ou moins laissé en gage pour quelques sols, reluqué par un riche amateur, acheté d’avance pour un stradivarius, arraché à grand’peine et à grands frais à son légitime propriétaire et qui reste pour compte à l’avide marchand, dupé comme il est juste.
Mais M. Maurey est bien trop fin pour avoir mis en scène le petit Italien que nous connaissons. Il a inventé des escrocs sympathiques, un vieil artiste bohème et un encadreur qui sort d’un de ses cadres, en haut apparat; il a fait endosser la cupidité naïve du mercanti à un antiquaire en pied; enfin, il a fait acheter le violon, à bénéfice, par un passant dont nous n’avons cure. On rit—et l’on rit de tout le monde et de personne, on rit pour les observations qui sont justes, pour les mots qui sont drôles, pour tout—et pour rien.
M. de Féraudy est un homme inspiré et crapuleux, d’un tact, d’un sentiment, d’une sensibilité presque sincères, inventif par gêne et sans horreur dans le rôle de M. Flure; M. Paul Numa est un comte Krabs (l’encadreur) d’une allure et d’un cynisme exquis; M. Hamel est une poire, éclatant de suffisance roublarde; M. Croué est un M. Flack (l’antiquaire) mielleux, obséquieux, hautain, criard, soufflant et désopilant.
Mais où diable M. Maurey a-t-il rencontré cette espèce de marchand? L’antiquaire ne propose pas: il dispose. Il n’offre pas: il laisse choisir. Sa force, c’est sa nonchalance philosophe et calculatrice. L’antiquaire du Stradivarius est une figure de pure comédie. Et cela n’est certes pas une critique. Au contraire!
COMÉDIE-FRANÇAISE.—Les Tenailles, pièce en trois actes, en prose, de M. Paul Hervieu. (Reprise.)
Il y aura, dans quelques semaines, quatorze ans que nous applaudîmes, pour la première fois, la pièce brève, âpre, mathématique et humaine que la Comédie-Française vient de reprendre, parmi de neufs bravos et une émotion rajeunie.
En septembre 1895, Paul Hervieu était, avant tout, un romancier. Psychologue subtil, cruel et méticuleux, analyste précis et pittoresque, il ne semblait pas fait pour le théâtre, malgré trois batailles vaillantes et indécises. On sait le chemin difficile et triomphal parcouru depuis, dans une ligne sévère, sans concessions, conduisant, non sans rigueur et hauteur, le public où il veut.