La Glu, vous le savez, c’est «la mauvaise femme», dans toute son horreur, dans sa beauté du diable, qui n’est ni de la joliesse, ni de la jeunesse ni de la grâce, c’est la mangeuse d’hommes qui s’offre à la fois «le petit crevé» Adelphe, son grand-oncle, le comte de Kernan, et le gas, le brave gas Marie-Pierre, pêcheur de homards, robuste, frais et pur, qu’elle ensorcelle si bien qu’il découche pour la première fois, qu’il fait des infidélités à l’Océan—nous sommes au Croisic—qu’il laisse sa pauvre mère s’affoler et qu’il lève même, de haut, la main sur elle! Mais le gas abêti et las de luxure, regrette la chère maisonnée, le bon cidre et le rude pain de chez lui et, quand sa vorace maîtresse a été faire un tour à la grand’ville, à la ville de perdition—j’ai nommé Nantes—il suffit d’un air de banjo du divin vieux Gillioury, il suffit surtout de l’apparition de la maman, Marie des Anges, pour qu’il se laisse emporter dans la mante de l’une, dans les airs de l’autre, loin du vice, du luxe et du stupre.
Comme il a bien fait! Il est heureux de vivre et de travailler. Bien plus! C’est le jour de la fête des sardinières: c’est sa fiancée Naïc qui est reine et elle le choisit comme roi! Quelle gloire! quelle joie! Mais le cabaretier François, en bavardant, lui révèle que la Glu a été à Nantes avec le comte de Kernan pour la godaille, et, ivre de cidre et de fureur, le pauvre gas retourne chez la sinistre Parisienne du chalet de la baie des Bonnes-Femmes, laissant en plan tout le cortège en pleurs et la douce petite reine évanouie.
La Glu n’a pas eu de peine à expliquer son voyage au gas Marie-Pierre, plus énamouré que jamais, mais un discours du comte qu’il a entendu derrière la porte—fi! le laid!—le renseigne atrocement: il se précipite, veut tout étrangler, ne se retire, haletant, que devant un revolver braqué. Mais quoi? Voilà que le bon docteur Césambre entre et reconnaît dans la Glu sa propre femme, sa femme légitime, celle qui a brisé son avenir, sa vie! C’en est trop! Marie-Pierre se casse la tête contre les murs et est enlevé sanglant, mourant. Démoniaque, la Glu veut reprendre son époux, qui résiste et s’en va. «Cocu! Cocu!» hurle la Glu, restée seule.
Elle ne veut pas avouer sa défaite. Elle a, au reste, un coup de cœur pour ce garçon qui s’est tué—ou à peu près—pour elle. Elle va le chercher dans son calme et douloureux bonheur, dans son sommeil de malade, veillé par l’héroïque mère Marie des Anges, par la tendre fiancée Naïc, qui a reconquis son promis, par l’inépuisable barde Gillioury. La mère l’écrase. Et le docteur prend le meurtre à son compte: il ne risque rien et tout le monde sera heureux.
Cette brave pièce, très bien accueillie, a accusé, à certains moments, des rides, des cheveux blancs et des trous; on a souri, de-ci, de-là, mais le décor de la falaise des Bonnes-Femmes et les deux derniers actes, la Chanson du Pauv’ Gas, surtout, ont retrouvé leur succès d’hier—ou d’avant-hier. C’est Mlle Polaire qui faisait la Glu. Je n’ai pas vu Réjane dans ce rôle et je n’aime pas les comparaisons. Polaire est pis que collante: elle est corrosive et visqueuse: c’est un lasso vivant, des yeux d’empoigne et un corps de liane. Elle n’a pas un instant l’air d’avoir été mariée: elle est canaille et quasi animale, pieuvre et panthère. Elle joue de tout son être, de ses bras, de ses dents, de ses cheveux: son jeu est électrique et elle meurt en faisant le saut périlleux sur place: c’est très émouvant.
Mlle Lucie Brille est une très pathétique Marie des Anges, une mère tout en cœur et en âme, une âme à laquelle, à la fin, il pousse des ongles meurtriers et sauveurs; elle a soulevé les spectateurs en disant la Chanson du cœur qui pleure le fils assassin; Mlle Annette Jary est une Naïc gentille, brave, et angélique, et Mlle Jeanne Ugalde est un joli diable paresseux, coquet et gnangnan.
M. Monteux est un Marie-Pierre ensorcelé, affamé, geignant, fou et repentant; M. Laroche, un docteur Césambre un peu conventionnel, mais convaincu; M. Fabre, un roquentin convenable; M. Deschamps, un jeune daim très nature; M. Chabert, un aubergiste empressé qui débouche le cidre comme il lâcherait les grandes eaux à Versailles.
Enfin, Jean Coquelin, après la douloureuse et pieuse retraite que l’on sait, s’est donné tout entier dans le personnage pittoresque, providentiel, sonore, sourd, patoisant et grommelant de Gillioury. C’est la cordialité, la rondeur, la Bretagne et la mé. Il a semblé nous ramener plus que lui-même et on a applaudi en lui, en même temps que son jeu sincère et vibrant, en même temps que son sûr et harmonieux effort, une âme encore proche et toute haute et toute vivante.