«Le Refuge», c’est une villa, aux pieds des Alpilles, au bord de la mer, dans cet Agay de délice cher à Brieux, à Donnay, à Capus, à Maizeroy, à Willy et à Polaire. Mais le propriétaire, le peintre Gérard de Volmières, n’a plus goût à rien. Il n’aime plus que le silence et la solitude, ne reçoit personne et ignore jusqu’à l’heure qu’il est. Pour parler peuple, «il ne veut rien savoir». Il ne s’inquiète ni du retard prolongé de sa femme et de ses invités et invitées ni de la probabilité d’un accident d’automobile. Mais voilà les rescapés; il s’en désintéresse.

Sa femme, Juliette, vient lui faire honte de son indifférence: il ne répond pas. Les reproches, les supplications, les menaces glissent sur son mutisme—et ça dure, ça dure!... Mais Juliette vient de lui dire qu’elle a écrit à sa mère de venir: sa mère! Gérard ne veut pas mêler sa sainte et vieille mère à cet enfer; il éclate. Par petites phrases d’abord, par éclats ensuite, il apprend à Juliette qu’il sait qu’elle l’a trompé, qu’il connaît son amant: il s’est enfui; il s’est tu des années et des années, mais l’idée de sa mère!... Et il s’est vengé: il aime, il a une maîtresse qui l’adore. Il ne prend pas garde à l’accablement de Juliette, écrasée de remords, bouleversée de la révélation, défaillant de tristesse et de jalousie. A peine s’il la rappelle, en la chassant à son bridge coutumier, pour lui dire de télégraphier à la comtesse de Volmières de ne pas se mettre en route. Et, tout de suite après, il tombe dans les bras de son aimée, Dora Lacroix, jeune fille de vingt-huit ans, fiancée du sieur Louis de Saint-Airan, amant en titre de Juliette. Et il ne songe plus qu’à sa passion et à son délice.

Il y a songé trop longtemps. Tout le monde est debout dans la villa. Le père, la mère, la petite Lacroix, le fiancé et les comparses s’affolent de la disparition de Dora. Les deux amants entendent les cris et s’affolent aussi. Gérard cache sa maîtresse et reçoit sa femme. Il veut bien lui pardonner—l’inconscient!—si elle demande le divorce, si elle le laisse à Dora—car il avoue, il proclame sa faute: mais Juliette ne peut pas et s’enfuit, excédée, torturée d’amour, de haine, de fièvre. Et c’est l’amant de l’une, le fiancé de l’autre qui entre. Celui-là est un parfait et lourd coquin. Il oblige Gérard à lui crier son ignominie—et il veut épouser tout de même, de plus en plus, Dora décriée et déshonorée.

Le mari outragé lui jette en vain à la face ses rancœurs, ses dégoûts, des offres d’argent, son jeune amour partagé: Saint-Airan épousera. Et quand Dora paraît, le drôle trouve le mot effroyable qu’il faut; oui, il a été l’amant de Juliette, oui, il est son fiancé à elle, Dora: eh bien, elle n’a pas été l’amour de Gérard, mais sa vengeance! L’époux trompé a voulu prouver, se prouver qu’il pouvait encore être chéri: Dora n’a été que le sujet d’une expérience désespérée, la rançon, la vengeance! Et l’amante s’affale, dans l’horreur.

Toutes et tous sont au courant: la honte de Dora est publique. Volmières veut divorcer, et l’épouser: elle refuse avec dégoût. La revanche! la revanche! Elle crie, tempête, repousse. La terreur règne.

Alors, par un geste d’amour dolent et sublime, dans une crise d’abnégation définitive et magnifique, Juliette de Volmières vient adjurer sa rivale d’épouser son mari. Elle fait litière de son bonheur, de sa fierté, de sa jalousie, descend jusqu’au mensonge, monte jusqu’au pieux parjure, affirme, la haine aux dents et au cœur, par une grandeur d’âme atroce, que jamais Gérard ne l’a aimée, elle, que sa trahison l’a laissé calme et qu’il pleure, qu’il va mourir du refus de Dora. Et, si elle ne peut aller jusqu’à se laisser embrasser par la rivale heureuse, si elle montre le poing à la porte par où sort cette épouvantable jeune fille, si elle résiste à la joie stupide, puérile de Gérard régénéré, si elle subit même l’assaut de la tendresse sénile de la vieille mère de Gérard qui remarque que jamais son fils n’a été aussi heureux et aussi jeune depuis ses fiançailles, c’est qu’il faut qu’elle épuise toutes les douleurs, qu’elle soit, jusqu’au bout, la sacrifiée, la grande victime et que le Refuge soit le tombeau de sa beauté, de son cœur incompris, de sa solitude sans rémission et sans consolation.

Il est inutile de dire la maîtrise et l’abandon de Réjane, dans ce rôle de Juliette. C’est la nature—et quelle nature!—la douleur, la honte, l’effort pour se perdre et pour vivre, ce sont les accents les plus déchirants, c’est la crise et le pathétique le plus vrai, le plus inattendu, rauque et harmonieux, qui râcle l’âme. Mme Daynes-Grassot est une mère gentiment et savamment septuagénaire qui apporte au supplice de sa bru le poids de la sainte ignorance qu’on lui doit; Mlle Blanche Toutain est une Dora libérée et passionnée, qui a les plus riches soupirs et les cris les plus émouvants; Mme Miller est très bruyante; Mlle Fusier très touchante, et Mlle Branghetti tout à fait gentille. M. Castillan est un séducteur bavard, insupportable, cynique, très traître de mélo; M. Duquesne est, naturellement, le plus noble des pères; M. Bosman un domestique dévoué et exquis; MM. Tréville, Léon Michel et Noret jouent excellemment des rôles trop courts. M. Claude Garry s’est définitivement classé et imposé dans le personnage de Gérard; son dédain, sa tristesse, sa tendresse, son indignation, son désespoir, sa résignation au bonheur sont très justes et se joignent en une progression, en un accent toujours harmoniques et non sans autorité; il pourra remplacer Guitry lorsque ce maître de la veulerie éloquente aura décidément chaussé les bottes de Mélingue et le panache de Frédérick Lemaître.

THÉATRE DE LA PORTE-SAINT-MARTIN.—La Glu, drame en cinq actes et six tableaux, de M. Jean Richepin. (Reprise.)

L’Académie française qui, sur l’injonction de M. Emile Ollivier, fit faire défense à Henri Lavedan de se parer du titre d’immortel sur l’affiche du Vieux Marcheur, ne demandera certainement point à Jean Richepin un pareil sacrifice à l’occasion de la Glu. Rien n’est plus moral, plus édifiant, plus «prix de vertu». Et cependant, lors de la première de son drame coloré et simplet, l’auteur de la Chanson des Gueux et des Blasphèmes ne songeait point à devenir le collègue de Mgr le duc d’Aumale, de M. Octave Feuillet et de M. Xavier Marmier. Mais déjà, en janvier 1883, dans la poitrine touranienne du poète de la Mer, sous son tricot, grouillait un futur rapporteur des justes libéralités de feu M. de Montyon.