Il n’est pas, au théâtre, d’époque plus pathétique, plus héroïque et plus plaisante que la Révolution française. Elle offre des groupements pittoresques et farouches, des chants et des tonnerres héroïques, les épisodes les plus touchants. Sachons gré à M. Aderer, à M. Salvayre, à M. Albert Carré, à M. Lucien Jusseaume, de nous avoir donné tous ces agréments en vers faciles, en musique simple, alerte, caressante et ferme, en belle et large mise en scène, en décors sincères, chatoyants et nuancés.

Solange est la fille du marquis Benoît de Beaucigny. Elle arrive au château de son père, après la fuite de ce dernier qui s’est décidé à émigrer, avant d’avoir rencontré le fidèle valet Germain qui devait la ramener. Elle tombe dans un désordre de piques, de carmagnoles, de mousquets, de sabres, de hurlements et de désordre: les patriotes sans-culottes—nous sommes en 1794—pillent les salons et les communs. Puisque le marquis est parti, sa fille paiera pour lui. Non! Voici une troupe républicaine qui va à la frontière toute proche. Le lieutenant réclame la ci-devante. Ça, c’est farce! Le maire, tonnelier de son métier, les marie. La horde s’en va. Les jeunes époux restent seuls dans la nuit. Le lieutenant Frédéric Bernier taquine un peu la nouvelle citoyenne Bernier qui s’effare. Mais il a promis de la sauver: il brûle l’acte de mariage: son sang rouge n’a pas besoin de sang bleu; il va le verser pour la Patrie. Solange s’émeut, s’attendrit. Le fidèle Germain revient, admire, et les trois personnages se séparent, non sans mélancolie, sans fierté et sans émotion.

Six ans ont passé. L’émigration a connu et connaît encore des jours amers. Solange est employée chez sa tante, la chanoinesse, qui s’est établie marchande de frivolités (ou modiste) à Worms. C’est une jolie boutique peinte en vert, où l’on fait des chapeaux, où l’on conspire, où le marquis apprend la grammaire française à de jeunes et gauches Allemands, où le cousin de Solange et son prétendu, le comte de Saint-Landry, enseigne aux grosses Allemandes les secrets de la pavane et du menuet. Allemands, Allemandes, émigrés et émigrées s’en vont: il s’agit de s’habiller pour le bal qu’on donne en l’honneur d’un général français, de passage. Le voilà, ce général! Solange, demeurée seule, le reconnaît: c’est Bernier, c’est son mari! Il ne la reconnaît pas, puis joue et lui demande si elle a des enfants! Et lui? Ah! lui! il a eu bien le temps! La mitraille! les bivacs! les blessures! les galons, les étoiles à conquérir! On s’attendrit, on va se reprendre! Mais voilà le farouche et intransigeant marquis, voici le fidèle Germain qui raconte le mariage, la grâce accordée par le Premier Consul au beau-père du général Bernier! Fureur de l’émigré! Et les gens reviennent avec des fleurs. Au bal, au bal!...

Est-il utile de conter le dernier acte? Beaucigny, rentré à Paris, prend de grands airs avec Bernier. S’il y a eu mariage, il faut le divorce. Beaucigny conspire: Bonaparte va disparaître. Coup de foudre: c’est la machine infernale de Saint-Réjant, rue Saint-Nicaise. Mais le Premier Consul est sauvé. Après une longue et tendre explication avec Solange, le général Bernier pardonne et aime. Le marquis, arrêté, est relâché, juste après le temps d’avoir salué, à la Conciergerie, le cachot de Marie-Antoinette. Émotion aristocratique et plébéienne, consentement paternel, douceur exquise, patience et passions récompensées. Solange et Frédéric, dûment et religieusement mariés—ne sommes-nous pas à la veille du Concordat?—feront de petits sangs-mêlés (rouge et bleu) qui seront dignitaires sous le Roi-citoyen.

C’était un thème familier et cher à notre excellent confrère Adolphe Aderer; c’était, en quelque sorte, son «1807», un peu étoffé, en vers aisés, en prose chantée. Notre vénérable et sympathique ami Gaston Salvayre a brodé sur le livret une partition ample et souple, d’une jeunesse, d’une science, d’une bravoure aussi sûres que sans prétentions. C’est clair, bien sonnant et sans mystère. Une aventure dansante et claironnante, où tintent des grelots, des clochettes et des marottes, où des tambours et des clairons résonnent en sourdine, où un écho de harpes et de tocsin lutte de discrétion, de charme et d’intensité, des airs et des ensembles, des récitatifs, des couplets satiriques, comiques et émus, une gentillesse éternelle qui court, qui revient, une sûreté volontairement grise de rythme, d’agrément, d’émotion contenue, une bonne humeur, au fond, qui reste en mesure, voilà les éléments d’un bel et joli opéra-comique d’antan, d’un opéra-comique à la française et qui nous rajeunit de quelque soixante-dix ans. On jurerait voir au balcon M. Grisar qui approuve, ainsi que la bonne Loïsa Puget, MM. Auber et Adolphe Adam qui applaudissent cependant qu’à l’orchestre ce M. Berlioz se réserve méchamment.

C’est une soirée délicieuse, avec des grâces un peu pâles, un peu archaïques, qui eurent des lendemains. L’envahissement du château est un tableau grouillant et gras où se distinguent M. Delvoye, un maire sans-culottes très en écharpe, en voix et en cris, une infinité de tricoteuses de campagne et d’énergumènes, et M. Gourdon, un cuisinier épeuré jusqu’à l’épopée et inoubliable.

Le magasin de modes, au deuxième acte, est un enchantement. Il sort avec ses demoiselles et ses clientes, d’un chapitre de M. Ernest Daudet, d’une estampe de Marillier ou de Chodowiecki. Le divertissement et les danses nous offrent les poses les plus gracieuses, comme malgré elles, les robes les plus seyantes et les plus jolies écharpes. Et lorsque Mlle Vallandri (Solange) chante, accompagnée par ses compagnes, le «Combien j’ai douce souvenance», de Chateaubriand, tous les yeux se mouillent de larmes. Il y a là un effet simple de nostalgie et d’émotion, un patriotisme sans phrases, un rien de regret infini qui sort d’échos de vieilles rondes de France qui sont du plus grand art.

M. Francell manque un peu d’autorité dans un rôle de général: il a la jeunesse la plus souriante, la plus harmonieuse; M. Allard (le marquis) a une voix généreuse dont il fait ce qu’il veut; M. Cazeneuve (Germain) est un comédien très habile et qui chante juste; M. de Poumayrac prête ses grâces de ténor à un Saint-Landry frivole et pleutre et Mme Judith Lassalle est une chanoinesse de manières nobles, d’afféterie et de fureur agréables, souple de voix et de comique. Elle a été très applaudie.

J’ai dit que Mlle Vallandri avait eu un grand succès d’émotion. Elle fut aussi très dédaigneuse, très attendrie, très discrète et eut un triomphe en nuances—comme l’œuvre entière, au reste. Il ne faut crier ni à la révolution ni à la réaction. Il s’agit d’applaudir un opéra-comique de la bonne époque, de tout plaisir et de tout repos, bien chanté, bien habillé, bien campé et qui fait le plus joli honneur à Gaston Salvayre, vétéran chevronné de l’école française.