THÉATRE DU CHATELET (saison russe).—Le Pavillon d’Armide, ballet en un acte et trois tableaux, de M. Alexandre Beners, musique de M. N. Tchérépnine; le Prince Igor, opéra, de Borodine; le Festin, danses, musique de Rimsky-Korsakow, Glinka, Tchaikovsky, et Glazounow.
M. Pierre d’Alheim a publié, il y a un peu plus de douze ans, un livre intitulé: Sur les Pointes, qui était l’histoire de toutes les Russies et de la cour de Russie, vivante, illuminée par les éclairs, les zig-zags, le foudroyant et changeant enchantement des pas et des jetés-battus, des danses et des danseuses et qui était l’épopée intime, galante, souriante et sanglante de ce qu’on appelle le corps de ballet. Eh bien, les ivresses chorégraphiques qui ne peuvent s’expliquer que par l’immensité morose de ce pays infini de glace et de feu pâle, les joies à la fois âpres, cassantes et caressantes, le délice naïf et doux, sauvage et presque animal, emporté et alangui, s’enfonçant dans la terre pour avoir des racines et se jetant au ciel pour retrouver ses ailes, le délice piétinant, lancé, envolé, tournoyant et planant, la volupté pâmée, frémissante et sifflante, lassée et insatiable, la fièvre de mouvement et la volonté d’immobilité plastique, la rage tourbillonnante et ahurissante, la frénésie des talons à éperons et la soif d’étoiles, nous avons eu tout cela, en plein Paris, à trois pas du Palais de Justice, dans un moutonnement, un crescendo, une poussée, un hourvari de musique bêlante, ululante, berçante, crissante, criante, douloureuse et enveloppante, de musique âpre et rauque, gémissante et violente, dans un hourvari de tous les sentiments, de tous les appétits, de toutes les couleurs, de tous les bruits où le cor et la flûte, le tambour et la harpe donnaient l’assaut à notre goût et à notre cœur et où nous finîmes par être abîmés de plaisirs et de séduction, d’admiration quasi animale et de trouble exquisité: ce fut, ce sera un éblouissement pailleté et perpétré, une acrobatie multiple et artiste, un rien inoubliable.
On ne me demandera pas, après cette ouverture, de détailler les livrets.
Le Pavillon d’Armide est, proprement, un cauchemar, ou plutôt une boîte à cauchemars où l’horloge lâche le temps et sa faux, le sujet de bronze, les heures en tutu, que sais-je? Un voyageur devient Renaud qui danse éperdument avec Armide—et ce sont des écharpes, des rois de légende, des diablotins, des Polonais, des nègres, des Maures, des guerriers et des esclaves, des odalisques et des eunuques, tout cela dans les plus fines sourdines et les plus sinistres tracas, parmi le plus grand luxe de lumières violettes, jaunes et pourpres, qui font des ventres de salamandres et des halos de spectres.
M. Mordkine a déployé dans ce spectacle une émotion et des jambes appréciables; Mlle Karalli, impérialement belle, a les attitudes, les dédains, les grâces les plus sveltes et les plus rapides; M. Nijinsi a été mieux qu’un prodige et un bolide: un saisissement. Il est ailé et rebondissant; c’est, en dépit d’un visage aigu, Adonis lui-même, en muscles et en chair qui joue à redevenir dieu et qui hésite avant de retourner à la terre: il se joue de toutes les lois de l’équilibre et n’est qu’harmonie, force, grâce et merveille.
Il a retrouvé son triomphe dans une suite de danses, le Festin, qui est comme un pot-pourri des plus célèbres compositions russes et autres. Ce ne furent que saluts, entrées, czardas et mazurkas, pas hongrois, amples habillés, peuplés, classiques et diaboliques, semés de poignards et d’empoignades, de délicatesses et de brutalités, de sourires et de menaces, pleins de sang, de fièvre, d’étreinte et d’envol. Dans un trépak de Tchaïkowsky, M. Rosay fut stupéfiant de force à la fois ramassée et légère, de férocité harmonique, d’épilepsie jolie et divine. Mais les centaines de danseurs et de danseuses auraient droit aux plus vifs éloges—et la place manque.
Dans le Prince Igor, on entend Mme Petrenko chanter la cantilène la plus sauvage et la plus prenante, la plus nostalgique, la plus sensuelle, où il y a de la chatte, de la tigresse, de l’ange exilé et de l’étoile tombée des cieux: c’est rauque et quasi religieux, asiate et préhellénique. MM. Charonow (qui a la tête de M. Tristan Bernard), Smirnow et Zaporojetz ont les voix les plus chaudes et les plus sympathiques. Et dans les ballets sans fin que le Khan vainqueur offre à Igor, prisonnier, pour le consoler de sa captivité, il y a une danse des archers d’une science, d’une spontanéité, d’une habileté virile et professionnelle insensée.
Mais pourquoi louer? Je le répète: c’est un enchantement. Tous les costumes, toutes les coutumes de toutes les Russies et de toutes les légendes, les rythmes les plus lointains et les plus nouveaux, les combinaisons les plus inattendues, les danseuses et les danseurs les plus éminents et les plus énamourés de leur art, se surpassant pour nous, entrant, sortant les uns des autres, s’enlevant, retombant, en mousse d’idéal, en lumière de soleil, impondérables et athlétiques, une musique d’ivresse et de délice, voilà le premier spectacle que nous offre M. Gabriel Astruc. J’allais oublier, dans ce spectacle, l’assistance si dense, qu’il y avait quatre notoriétés pour se disputer un fauteuil, l’encorbeillement du balcon où il y avait tous les yeux, toutes les gorges, tous les cheveux, toutes les épaules, toutes les pierreries de Paris et d’ailleurs, les loges où il y avait toutes les Altesses, toutes les Excellences et jusques à l’ambassadeur de Russie, toute la salle, enfin, si rutilante et débordante de gloire, de richesse et de splendeurs que, par comparaison, le camp du drap d’or ne semblait plus qu’une sorte de kermesse de banlieue ou de foire, à Nijni-Novgorod.