THÉATRE NATIONAL DE L’OPÉRA.—Bacchus, opéra en quatre actes et sept tableaux, poème de Catulle Mendès, musique de M. Jules Massenet.

Bacchus est un dieu qui déborde l’Olympe; sa légende dépasse et culbute toutes les légendes; son cortège bruyant, harmonieux, glorieux et insane est infini parmi les siècles et l’éternité. Le héros lui-même, si on le débarrasse de toutes les gloses de ses poètes, des mille pédanteries de Nonnos le Panopolitain et autres, du poids de ses mystères et des cérémonies plus lourdes que profondes de ses fidèles, femelles et mâles, est un mythe plus ou moins solaire, une entité asiate et grecque, un symbole tout grossier et tout pur, où il y a la guerre et la paix, le trouble et l’harmonie, le rêve hésitant et titubant, qui est le prolongement et l’ombre éclatante de la vie, et la vie surtout, la vie totale, la vie pensante, clamante et vivante, la vie sonore et guerrière, la vie-lumière, la vie-amour, la vie-délices, la vie qui prend à la terre-déesse et aux fruits divins de la terre le secret de la force-joie et de la toujours adolescente immortalité.

C’est un Prométhée d’allégresse et de sérénité passionnée qui fait jaillir du sol le feu du ciel, qui apprend à Jupiter, son père, et aux dieux ses proches, des voluptés nouvelles après en avoir fait hommage aux hommes: c’est le consolateur et l’initiateur, c’est le véritable créateur de l’existence humaine.

Catulle Mendès n’a pas eu la prétention de jeter sur les planches la carrière multiple, contradictoire et millénaire du dieu, ses fastes et ses frasques, sa gloire vermeille et brouillée; tous les théâtres du monde n’y auraient point suffi. Bacchus n’est que la seconde partie de cette Ariane que l’on acclame depuis près de trois ans; de cette Ariane héroïque et mélancolique, harmonieuse et désolée qui était une enfant préférée de sa verte et active vieillesse et à qui la musique inspirée de Massenet avait tressé, à travers les siècles et les plus rares poèmes, la plus suave couronne de lumière et d’ambre chantantes; de cette Ariane de tendresse géniale et de sublimité dévouée que nous avons laissée, abandonnée et expirante sur les bords de l’île de Naxos. Disons tout de suite que l’œuvre nouvelle joint, en perfection, l’œuvre d’hier et que, plus riche en efforts et en effets, plus difficile parfois, bigarrée d’accords, de sentiments, de réalisations mélodiques et symphoniques inespérées, âpre et chaude, câline et féroce, exotique et classique, débordante de fougue, d’ampleur et de majesté, elle apporte à sa jeune aînée, dans ce diptyque de nuances et de relief, tout le mystère de l’Orient, toute énergie et toute fatalité.

Le premier tableau représente les Enfers. Dans ce paysage désolé les ombres grouillent, inquiètes et grises. Seule lumineuse dans le pâle rayonnement de son atroce grandeur, toute blanche dans la nuit, Perséphone songe à la terre qu’elle ne connaît plus depuis si longtemps, s’attendrit au souvenir des fraîches roses que lui apporta, naguère, Ariane «l’épouse au grand cœur». Elle s’inquiète de son destin et la parque Clotho interroge le fuseau des jours et peut rassurer un peu la souveraine infernale. Soudain un cri: le fil s’est cassé et c’est la terreur qui souffle, inimaginable, dans l’antre des terreurs. Lamentations. Mais une splendeur jaillit dans la ténèbre: c’est le dieu Antéros, un surdieu qui, ému de la sensibilité de Perséphone, lui révèle le destin d’Ariane, unie à Bacchus, et qui, les Enfers ouverts pour un instant, fait apparaître le bateau sur lequel Bacchus, ayant pris la figure et l’apparence du fuyard Thésée, a embarqué la délaissée.

Ce n’est plus le char traîné par des lions de la légende et Bacchus ne ravit plus Ariane vers les cieux: il l’entraîne aux Indes.

C’est déjà l’Inde bouddhique qui pousse l’austérité et l’abnégation jusqu’au jeûne et à la macération. Les moines sont atterrés de la venue de cette troupe, de cette horde porteuse de joie et d’ivresse et la reine Amahelli s’exaspère: on voit passer sur une sorte de pont la tumultueuse avant-garde du délicieux conquérant; on déchaînera contre cette invasion de lumière et de pensée joyeuse la sombre masse des brutes, des singes innombrables des forêts. Mais les voilà, les messagers, les apôtres d’ivresse: dans un cortège fervent, Bacchus est traîné sur un trône, Ariane couchée à ses pieds; il se dresse, vêtu de lin, cuirassé de peau de tigre, drapé de pourpre étoilée d’or; il se glorifie d’avoir donné au monde la vie, la joie, l’amour; clame à pleine voix sa gloire:

J’ai massacré la nuit...

Et j’ai tué la mort!...

et c’est le triomphe enamouré, heureux et dansant.