Mais voici des stridences gutturales, des bruits de rocs brandis et assénés, l’écho d’une lutte inégale et inhumaine, le répons de petits cris sourds à la phrase de guerre: «J’ai massacré la nuit» qui clame de moins en moins haut, qui devient désespérée et qui meurt cependant que la nuit bestiale prend possession du champ de bataille, dans le plus lourd et le plus sanglant silence.

Cette victoire n’en est pas une. Visitant avec ses derviches et ses soldats, les ruines héroïques, la reine Amahelli est touchée de la grâce: l’irrésistible Bacchus, sortant à peine de son agonie, l’a subjuguée. La vue d’Ariane évanouie la frappa de jalousie: qu’elle meure! puisqu’elle est très belle et qu’elle est l’épouse. Mais sur la terrasse de son palais, Amahelli est plus encore l’esclave du dieu prisonnier, triomphant dans les fers et qui l’oblige, quoi qu’elle en ait, à servir Ariane.

Bacchus est le maître: il instaure son culte: ce ne sont que danses, initiations, tumultes et joie, parmi des pampres et des ruissellements orgiaques.

Pourtant, il s’en va porter chez des Barbares son secret de lumière et sa claire victoire: Amahelli et Ariane songent ensemble au héros, comme deux épouses fraternellement enamourées, mais la jalousie la plus atroce reprend la reine: Bacchus va revenir et c’est Ariane qui est la préférée. Elle a une invention effroyable: Bacchus doit mourir si quelqu’un ne prend pas sa place sur le bûcher qu’on lui prépare. Ariane n’hésite pas: elle se sacrifie une fois de plus et, après les plaintes les plus douces et les plus suaves adieux à la vie, elle se laisse envelopper du voile noir et va à la mort. Et Bacchus, qui revient, ne trouve qu’Amahelli, Amahelli caressante et perverse, qui s’offre. Mais à toutes ses supplications, le dieu, terrible, ne répond que par ces mots: «Femme, qu’as-tu fait d’Ariane?» Et quand il rejoint, trop tard, Ariane, qui s’est poignardée sur le bûcher, il ne peut qu’appeler la colère de son père Jupiter, que voir le gigantesque coup de tonnerre, la foudre qui abat Amahelli, qui enlève le bûcher,—et l’apothéose où Ariane trouve enfin son juste séjour, l’Olympe.

Je n’ai pas tâché à rendre la variété, la force, la grâce, le pathétique de cette musique de sentiments, de cœur et d’âme où la prière, l’épopée, la passion, la tendresse et le désespoir se succèdent, se mêlent, s’étreignent, où les sonorités épuisent leur paroxysme, où les pleurs et la tristesse, de sourdine en sanglots, font du thème le plus savant, le plus naïf, le plus touchant murmure. Avec une conscience inspirée, M. Massenet a reconstitué ou inventé des rythmes sauvages, pis que tziganes—et les plus célestes mélodies. Et, dans cette œuvre qui a une auguste mélancolie en raison de la perpétuelle image de la mort et du souvenir trop présent, hélas! d’une trop proche catastrophe, la vie finit par triompher, en harmonie et en beauté.

L’interprétation est merveilleuse. Muratore est Bacchus lui-même, jeune, éclatant, triomphant, nimbé d’amour et de joie féconde: sa voix, son geste, sa foi, défient toute perfection. Mlle Lucienne Bréval est une Ariane de délice et de fatalité: elle a les accents les plus puissants et les plus tendres, un don de son âme constant et chantant, une grâce à la fois sculpturale et olympienne, une humanité émouvante et édifiante: c’est du plus grand art.

Mlle Lucy Arbell est une Amahelli forcenément passionnée et tragique, de voix ample et savante, de mouvement juste, de conviction éloquente et prenante: elle a sauvé un rôle écrasant. Mme Laute-Brun est une confidente très dévouée et très en voix. M. Gresse est un révérend très imposant, et d’un timbre qui remuerait les pires cavernes.

Dans les rôles parlés du premier tableau, Mme Renée Parny a incarné, si j’ose dire, une superbe Perséphone, tragique d’attitude, bien disante, émue, majestueuse et toute-puissante malgré soi, Mme Lucie Brille a été la plus vibrante, la plus virile, la plus séduisante Clotho et M. de Max est un Antéros plus dieu encore que le surdieu.

Mais, dans ces décors de pittoresque, de rêve et d’infini, parmi des costumes magnifiquement anachroniques (mais Titien donna-t-il à Bacchus et aux siens leurs vêtements véritables?), dans un grouillement inimaginable de guerriers, de bacchantes, d’indiens, de satyres et de faunes, le ballet a été aux nues avec cette incomparable Zambelli aérienne, charmeresse, qui, dans sa grâce, dans sa noblesse, dans son tourbillon divin, est un souffle de délice et qui laisse, dans la salle, chacun des spectateurs haletant et enthousiaste, le cœur purifié et l’âme emplie d’ailes!