THÉATRE NATIONAL DE L’OPÉRA.—Le Vieil Aigle, opéra en un acte, paroles et musique de M. Raoul Gunsbourg.
Dans l’enchantement et l’éblouissement du gala de la Presse où, entre autres merveilles, nous eûmes l’unique et vrai duo de Roméo et Juliette avec Smirnow et Lipkowska, le Vieil Aigle de Raoul Gunsbourg prit dans ses serres puissantes le cœur et l’âme de Paris.
On avait déjà applaudi à Monte-Carlo cet opéra rapide, chaleureux et nerveux. On le connaît. C’est une œuvre brève, intense, brutale et passionnée. Poète et musicien tout ensemble, l’auteur s’est interdit tout développement, toute digression. Il frappe. Il happe l’émotion et le pathétique. Il a enveloppé étroitement la situation la plus étrange et la plus féroce, les sentiments excessifs, le pathétique le plus humain et le plus inhumain. C’est une gageure et un tour de force de simplicité, c’est la crise, une crise de grandeur et de douleur, de sublime souffrant et saignant.
Tout lutte, le sentiment et l’appétit, la tendresse et la fringale charnelle, et la musique de Gunsbourg naît avec son poème même, sans recherche, mais non sans trouvaille (ou retrouvaille), spontanée, au petit bonheur, dans un grand souffle de fatalité, riche de couleurs et de nuances, révélatrice, énergique, psalmodique et tendre, désespérée et frénétique, rauque et fervente, toute sensualité et toute douceur.
La rivalité amoureuse et fougueuse du vieux Khan Asvad el Moslaïm et de son propre fils Tolaïk autour de la jolie esclave Zina, la misère physique et morale du vieux chef gigantesque qui a juré de donner à son fils tout ce qu’il demanderait, sa magnanime et effroyable résignation, le pacte de mort conclu entre les deux hommes pour la dolente et charmante proie, les câlines effusions de Zina et son ensommeillement enchanté vers la mort, la tristesse surhumaine du Titan esseulé, c’est un seul thème mélodique où il y a le déchaînement de la sensibilité humaine exaspérée, les paroxysmes de la passion, de l’harmonie et du lyrisme mélancolique. Dans les phrases chantées et les phrases tues, les états d’âme éclatent, les artères battent, la furie sourd: c’est la chair qui crie, c’est l’instinct contre le bonheur et la bonté—et c’est simple, invinciblement. Chaliapine a été un formidable et douloureux Asvad: sa voix d’une profondeur et d’une autorité changeante et incalculable; sa mimique éloquente, son geste inspiré, la sincérité de son expression, tout a été aux nues: il a interprété le Cantique des Cantiques, l’Ecclésiaste et le Miserere ensemble: c’est prodigieux. Rousselière, dans le rôle ingrat du fils Tolaïk, a eu les accents les plus forcenés et les plus harmonieux, l’ardeur la plus sauvage, le désir le plus vrai et le plus inhumain. Quant à Mme Marguerite Carré, pâmée, aimante, s’abandonnant, caressante et lentement, suavement mourante, elle a été le charme, la grâce, la mélodie triomphante.
Il n’était que temps, après les bravos et les acclamations, de laisser la place à l’admirable Bréval, à l’ensorcelante Cavalieri, à l’impérieux Muratore: ç’allait ressembler à une prise de possession à l’Académie nationale de Musique...
Et Léon Jehin a conduit le Vieil Aigle à la victoire,—de tout son cœur.