Que ce soit du ballet ou de l’opéra, la musique russe est tout mouvement et tout frisson: lente ou saccadée, populaire ou religieuse, elle reste rire ou sanglot: dramatique, enfin. Le rêve même, l’extase et la prière sont réalistes: partant, du sentiment profond, physique dans le mysticisme et la métaphysique, de la vie sonore, forcenée, alanguie et brutale, un instinct qui s’attache à la terre et traduit les cieux, avec des ailes, du bronze, du fer, de la misère, de l’amour et la grande ombre aveugle et sourde de la fatalité.
Ivan le Terrible était plus désigné que personne pour faire triompher, en France, un peu d’avance, l’art lyrique de sa patrie. Heureusement le poème de Meï (auquel le comte Stanislas Rzewuski vient de rendre un juste hommage) et l’opéra de Rimsky-Korsakow ne nous rendent pas tout son personnage, à la fois Attila, Louis XI, Néron, Napoléon, Cipriano Castro et Barbe-Bleue. Il ne s’agit que d’une anecdote passionnée et héroïque qui relève du Prophète, de la Muette de Portici, de la Juive et de Roméo et Juliette.
Cela se passe deux ans avant les Huguenots, en 1570, à Pskow. En attendant Ivan le Terrible, qui rôde par là en soumettant les villes libres et en passant tout au fil de l’épée, la jeune princesse Olga Tokmakow, fille du maître de la cité, joue avec les compagnes de son adolescence, reçoit son amoureux, Toutcha, et échange avec lui les plus harmonieuses et dolentes caresses. Hélas! on la doit faire épouser par le sinistre boyard Matouta. Les deux amoureux s’attristent et s’enfuient: voici le père et le fiancé. Et le père apprend au fiancé qu’Olga n’est pas sa fille: elle est née de sa défunte belle-sœur, Véra Chéloga et d’un seigneur non dénommé. Mais qu’importent les secrets de famille? Le tocsin gronde et gémit, la peur, la colère, la dignité, le besoin d’indépendance agitent le peuple sur la place publique: en vain Tokmakow veut donner la ville au tsar Ivan qui vient comme la foudre. On résistera. Toutcha, ulcéré, prendra le commandement de ceux-là qui ne veulent pas être esclaves. Sa jeune voix s’élève pure et haute, et la grande voix de la Liberté, de la Liberté héroïque et acharnée chante dans les centaines de gorges, dans les âmes et dans les gestes de ses troupes improvisées, résolues et gravement enthousiastes. Cependant l’autocrate arrive. Tout le peuple l’attend à l’entrée de la ville. On prépare le pain et le sel et Olga, fort marrie de n’avoir plus de père, espère furieusement le conquérant. Les images sacrées passent, dans un brouhaha de respect, l’angoisse augmente: des soldats brandissent des fouets, la terreur gagne et le cortège d’invasion commence, se déroule, interminable, pittoresque et farouche: hommes de pied, pertuisaniers, lansquenets et anspessades, seigneurs et bourreaux, jusques à Ivan, casqué, cuirassé, en ors, en acier et en pourpre, brandissant son cimeterre sur son cheval blanc d’écume, entre deux autres cimeterres et deux autres chevaux blancs d’écume (à la vérité, les cimeterres et les chevaux sont très sages).
Le Terrible est descendu de son cheval et est l’hôte de Tokmakow. Il se défie de tous et de tout et joue plus des yeux que des dents, mais la vue d’Olga le trouble et le ravit: il apprend quelle fut sa mère: il se signe: Olga est sa fille, sa fille à lui, et une douceur inespérée lui inonde le cœur et l’âme et fait presque couler un premier pleur parmi les ondes de sa barbe bifide.
Des accords sauvages et touchants nous apprennent qu’Ivan, pour honorer son hôte, va tuer des bêtes dans ses forêts et que de jeunes vierges s’émeuvent et prient. Puis le tsar nous est rendu, sous sa tente, méditant, creusant l’Apocalypse, devinant l’Histoire, formidable et mystique. Mais des histoires de famille l’arrachent à l’Histoire. Olga a été enlevée par le traître Matouta. Ivan se fait amener le piteux ravisseur, le terrorise, le rejette au néant et, sa fille recouvrée, s’abandonne à toutes les malices, à toutes les tendresses, à toutes les délices de la paternité. Horreur! horreur! le duo câlin est interrompu. On entend une marche guerrière et rebelle: le Terrible fait donner la garde! Et Olga qui a reconnu la voix de son aimé Toutcha, Olga qui perçoit l’arquebusade et l’adieu déchirant du pauvre chef de la Liberté va le rejoindre dans la mort: Ivan ne peut plus embrasser que le frêle cadavre de sa fille, s’abîmer de détresse dans sa victoire et bêler, tyran triomphant, parmi les larmes des Pskovitaines asservies, sur l’âme blanche de la colombe envolée et sanglante!
Enjoué, tremblant et féroce, très riche en nuances et en relief, débordant de morceaux de bravoure, d’hymnes, de sonneries et de tonnerres, de symphonies et de cantilènes, l’opéra de Rimsky-Korsakow a des saveurs de terroir et une ampleur savante, une gradation, un effort sans peine du plus sûr effet. Et sa suprême gloire, hier, était de rendre à l’élite de Paris l’immense et unique Chaliapine, nature et caractère, à la fois tragédien, comédien et chanteur, basse sublime, mime prodigieux, Tamagno, Novelli et Séverin, qui a du creux, du cœur et de l’âme.
Il a eu toute majesté, toute inquiétude, toute fureur et tout accablement: ses traits circonflexes, sa bouche en arc, ses cheveux longs et rares, ses yeux aigus, sa voix, tout est barbare, auguste, pis qu’impérial et fatal: c’est forcené et harmonieux.
Mais, à côté de ce triomphateur attendu, il faut citer la pure voix, le jeu charmant et émouvant, les attitudes simples et parfaites de Mme Lipkowska (Olga), qui est un délice tragique; la chaleur tendre et courageuse du ténor Damaew (Toutcha); la grandeur simple de Mme Petrenko, et MM. Kastorsky, Charonow, Danydow qui sont parfaits. Il ne faut surtout pas oublier les chœurs variés, emportés, vibrants, vivants qui sont d’ensemble et infinis et qui, après un jeu inouï, dans l’ivresse des applaudissements, s’en vont, filles et garçons, chercher des messieurs en habit noir qu’ils amènent de force, se faire acclamer et qui sont M. Tchérépnine, le chef d’orchestre; M. Ulrich Ananek, le chef des chœurs; M. Sanine, le régisseur. Vous verrez qu’ils traîneront devant la salle en délire leurs directeurs Serge de Daghilew et Gabriel Astruc, qu’ils les martyriseront et que, avec la complicité du sous-secrétaire d’Etat aux Beaux-Arts, ils les mettront en croix.