THÉATRE ANTOINE-GÉMIER.—La Clairière, pièce en quatre actes, de MM. Maurice Donnay et Lucien Descaves. (Reprise.)
Nous avions, depuis bientôt neuf années, gardé de la Clairière le souvenir le plus fort, le plus charmé et le plus ému: c’était un drame neuf, courageux et pittoresque qui restait gravé dans notre mémoire avec les visages, les attitudes, l’âme visible et en relief d’André Antoine, de Suzanne Després, d’Eugénie Nau—et tant d’autres!
M. Firmin Gémier, qui y avait trouvé un de ses meilleurs rôles, a eu l’élégante pensée de reprendre la pièce. Et les auteurs, pour n’être pas de reste, ont eu la conscience et la coquetterie de la rafraîchir, de l’élaguer. Ils ont coupé un acte qu’ils jugeaient inutile, à l’ancienneté, et l’ont distribué à même les autres. Ils ont rajeuni les airs qui égayaient et occupaient la scène, ont ajouté des plaisanteries d’actualité; il faut louer le zèle désintéressé de ces deux maîtres scrupuleux jusqu’à l’abnégation. Ce n’est, au reste, pas aux lecteurs du Journal qu’il est besoin de vanter Lucien Descaves, sa générosité infatigable, documentée et ingénieuse, et Maurice Donnay, qui pousse l’esprit au cœur, à l’âme—et plus loin.
On connaît leur première œuvre dramatique, en collaboration, la Clairière. Il s’agit de braves gens qui, dégoûtés de la société, se sont retirés du monde. Un vague et ironique bienfaiteur, le sieur Mouvet, a légué au camarade Rouffieu une terre, une ferme, des biens, en espérant bien que ce Rouffieu s’y casserait les bras et les jambes, y compris ses convictions.
Rouffieu, communiste sublime et fervent, a des compagnons et des compagnes, des ménages plus ou moins réguliers, des gens de tous les métiers qui travaillent les uns pour les autres: c’est la plus active, la plus noble, la plus simple fraternité. On se permet même le luxe de recueillir un vieux mendiant infirme, le père Nu-Tête, de s’offrir ou d’offrir aux enfants des ménages divers une institutrice, Mlle Souricet. L’artiste ébéniste Collonges dessine à tous des armoires en nouveau style et, bientôt, la colonie, la libre colonie, aura son médecin, le savant docteur Alleyras, le piano de la doctoresse Alleyras qui accompagnera les chansons allègres du peintre en bâtiment Poulot, dit Caporal, et de la blonde et vibrante Mme Rouffieu.
Mais, naturellement, tout se gâte. Ces hommes et ces femmes ne sont pas venus au désert libres de toute entrave, libérés de tout préjugé civique et humain. Mlle Souricet est venue parce qu’elle était enceinte des œuvres du jeune Verdier, fils d’un conseiller municipal patelin et venimeux; les Alleyras s’y réfugient parce qu’ils sont persécutés par le même édile; le paysan garde son avarice, l’ouvrier son ivrognerie, le peintre trouve que ça manque de femmes, les femmes s’ennuient et se jalousent, Mme Rouffieu veut tâter de Collonges qui aime, qui finit par aimer Hélène Souricet et ça finit par du vilain: elle le dénonce comme insoumis. Dans les haines, dans les malentendus tragiques, dans les coups, la Clairière s’émiette, se dissocie, les ménages mêmes ne résistent pas: c’est la ruine, c’est l’exil, et les pauvres gens ne peuvent, pour se venger, qu’écraser le buste de l’ironique bienfaiteur, le regrettable Mouvet.
Il ne leur a manqué que quelques siècles de moins: ils eussent fort bien fait comme anachorètes, avec de la foi—et sans femmes!... Mais, au jour d’aujourd’hui!...
Ou plutôt hier... Car la pièce est déjà historique, sinon classique. Ces temps-ci, les colonies libertaires sont mortes de leur belle mort: tout est au syndicalisme. Et puis, il y a une thèse, ou mieux une démonstration. Le père du docteur Alleyras fait une preuve par neuf ou une preuve par zéro du néant de la conception communiste, il y a trop de personnages qui entrent comme dans une revue de fin d’année, Lucien Descaves a mis un peu beaucoup d’économie politique, d’observation sociale, de dissertation animée et probante, Maurice Donnay, à des mots exquis, à des à-peu-près profonds, prophétiques et immortels, a ajouté des mots tout court et des à-peu-près d’à-peu-près.
L’action, toutefois, est prenante et l’œuvre sera très applaudie, comme elle l’a été. M. Janvier a moins d’autorité qu’Antoine. Il est excellent, sans plus, dans le rôle de Rouffieu. M. Marchal est très à son aise dans le personnage d’un vagabond caduc, charmant et ébahi; M. Flateau est un peintre très excité et très chantant; M. Maxence est un rustre avaricieux et exact; M. Denevers est un fort congruent ivrogne; M. Bouyer, un docteur Alleyras très noble; M. Colas, un Alleyras père cordial, majestueux et sceptique, et M. Clasis, un conseiller municipal insinuant, tyrannique et vaseux. M. Gémier a repris son rôle de Collonges avec un véritable amour. Il y a des dédains, des effets en dedans, un orgueil inquiet, un sentiment grandissant, une sincérité chaleureuse qui se défend, une explosion tendue, des révoltes, tout cela dans de la sobriété, de la tenue et comme malgré soi.
C’est Mme Van Doren qui tenait le rôle d’Hélène Souricet. Elle y est parfaite. Sa pudeur défaillante, sa bonté, son pathétique anguleux sont du grand art; Mme Cassive est un sourire blond qui chante, qui ne trahit qu’à regret—et comme on comprend mal qu’on la refuse! Mmes Lécuyer, Massard et Dinard ont un pittoresque personnel et varié. Enfin, Mlle Lavigne est la joie de la soirée. Elle a un chapeau, un sourire, des yeux, des bras, inimaginables: c’est toute la farce et toute la nature.